Petite revue des blogs de l’été 2011
Le contenu des blogs de l’été traitant de développement économique territorial met en lumière une problématique multiforme de la ville. On parle de la « ville globale », c’est à dire de la métropole-monde qui, en réseau avec ses alter egos, constitue le centre nerveux de l’économie contemporaine. La question urbaine est aussi abordée à travers la notion de « ville créative », pièce maîtresse d’une dynamique d’économie créative reposant en grande partie sur une classe créative. Cette ville créative serait le nouveau pôle de croissance et le foyer d’une innovation/création plurielle. Enfin, la ville utopique se profile avec l’émergence du « double informationnel » de la ville, avec deux dimensions : l’hyper démocratie née de la contribution de chaque citoyen au projet de la ville à moyen terme, le service urbain intégral avec la production d’une multitude d’applications développées sur la base des données publiques (open data). Cette ville renouvelée nous renvoie nécessairement à une autre approche de la campagne. In fine, la vieille opposition entre la ville et la campagne s’éteint et, en poussant la logique jusqu’à la caricature, la campagne n’est plus qu’un espace passif, simple excroissance de la dynamique urbaine, variable d’ajustement ou désert oublié. Au-delà de l’interprétation des évolutions des systèmes urbains, on peut voir une rupture, de nouvelles façons d’organiser l’espace, de nouvelles fonctions, une autre dynamique de l’économie territoriale. Et cette rupture appelle un renouvellement de nos stratégies de développement des territoires.
La ville globale
Un long article du blog Histoire et société présente le concept de ville globale développé en particulier par la géographe Saskia SASSEN (http://histoireetsociete.wordpress.com/2011/08/29/saskia-sassen-et-la-theorisation-du-concept-de-ville-globale-son-actualite-dans-la-crise/). Seules vingt à vingt cinq métropoles dans le monde sont le siège du pouvoir et de l’influence d’une économie mondialisée et dérégulée. Ce réseau de villes constitue désormais le centre nerveux de l’économie mondiale. La taille de ces métropoles n’est pas le facteur décisif de la cristallisation d’une ville globale comme le démontre, à rebours, l’exclusion des mégapoles du sud de ce cercle de pouvoir. La puissance résulte de la production et de la circulation de l’information financière, médiatique, technologique et scientifique. Elle repose sur la capacité à s’intégrer dans un espace de flux informationnels, humains et de services avancés.
Alors que devient le reste du monde ? Dans quelle sinistre et irrévocable obsolescence vont être plongées les autres villes, les bourgades et les campagnes ? Il ne s’agit pas ici de faire un exercice de lecture dans le marc de café ni de jouer au saule pleureur. Il s’agit de parler de stratégie. Comment articuler l’immensité des territoires exclus de ce réseau de pouvoir avec les villes globales ? Sont-ils dans l’obligation de se soumettre avec ce que cela suppose de répartition inégale de la valeur ajoutée ? Existe-t-il un positionnement qui permettrait de négocier une coopération plus équilibrée entre ces territoires et les villes globales ? Enfin, comment éviter les conséquences destructrices de ce qui ressemble de plus en plus à une ascension aux extrêmes : une polarisation galopante entre pouvoir et dépendance, entre richesse et pauvreté, entre capital intellectuel et misère culturelle ?
Certaines de ces questions sont-elles alarmistes ? Non, à lire l’article de Gilles PINSON et de Max ROUSSEAU (les systèmes métropolitains intégrés – état des lieux et problématiques) paru dans La revue Territoires 2040 publiée par la DATAR (http://territoires2040.datar.gouv.fr/spip.php?article84). Ce document présente (entre autre)[1] un panorama de la polarisation qui accompagne les dynamiques contemporaines de métropolisation mettant en avant les problématiques de dualité des populations, des quartiers ainsi que les enjeux de l’accès à la culture, à la santé, au travail, etc. Les conséquences négatives de l’ascension aux extrêmes cernées par les auteurs sont d’autant plus préoccupantes que le phénomène ne se limite pas à l’élite des villes globales. Le phénomène de métropolisation est hégémonique : « les métropoles contemporaines sont dilatées, discontinues, polycentriques, pleines de vide, elles se diffusent dans la campagne … pour les métropoles contemporaines nous sommes dans une phase d’achèvement de l’urbain et de disparition de la distinction ville campagne. C’est ce phénomène que l’on appelle métropolisation. »
La campagne peut-elle encore encercler les villes ?
Le principe stratégique selon lequel les campagnes sont en mesure d’encercler les villes a été une des clés de la géopolitique du 20ème siècle et une règle essentielle du clientélisme politique en France. Le phénomène de métropolisation met un terme à cela. La campagne est désormais modelée par la dynamique métropolitaine. Arthur DEVRIENDT dans son blog TECHNOGEOGRAPHIE met en lumière deux formes de détermination métropolitaine (http://technogeo.hypotheses.org/683) . Dans la lignée des travaux de Saskia SASSEN, il cite des auteurs (Lise Nelson et Peter B. Nelson) qui identifient deux catégories de population et deux processus distincts s’établissant dans des espaces différenciés — les « high-wave professionals » (espace rural idéalisé, zone résidentielle des hauts revenus) et les « low-wage immigrants » (le rural caractérisé par ses industries « indésirables »). Il en conclut qu’il est nécessaire d’analyser les territoires ruraux dans la dynamique de la globalisation et non pas en marge de cette globalisation. Cela implique de dépasser l’approche urbano-centrée.
Si je reviens à mes interrogations stratégiques, je tire des propos d’Arthur DEVRIENDT la proposition suivante : dans la mesure ou la métropolisation structure toutes les formes de territoire, comment concevoir les positionnements innovants permettant de construire des relations de services entre les composantes des périphéries et le centre (ou les centres), relations qui ont pour rôle d’éviter le phénomène d’aspiration de la valeur par le centre ? Il est clair que toute la politique de développement économique de la périphérie est déterminée par cette problématique. Mais cela concerne aussi les entreprises et les acteurs économiques qui face à la raréfaction des services à très haute valeur ajoutée risquent de se voir progressivement contraint de transférer une part de leur activité vers les centres avec les surcoûts et l’intensification concurrentielle que cela suppose .
C’est sans doute une des significations des débats tenus lors de l’Université d’été des TIC pour les territoires organisée par RURALITIC (http://www.ruralitic.org/site/#). De nombreux blogs se font l’écho de ces rencontres montrant que le sujet touche à des enjeux d’importance. Les maires ruraux pensent que le très haut débit est l’investissement prioritaire au service de l’économie. Parallèlement, ils considèrent que les collectivités sont les meilleures garantes de la neutralité des réseaux face aux logiques de marché. Nous pouvons faire deux interprétations possibles des thèses défendues à Aurillac. La première interprétation est celle d’une tentative défense de la France d’avant la métropolisation au nom de la « redistribution territoriale » et de « l’exception rurale ». Mais, parallèlement, les attentes des maires ruraux en matière de très haut débit peuvent être les premiers pas vers une stratégie de redéfinition du développement de la périphérie rurale s’articulant à la dynamique métropolitaine grâce à des usages avancés de l’Internet et à de nouveaux modes d’accès aux services habituellement réservés au cœur des villes centres. L’innovation stratégique peut parfois se cacher sous des apparences conservatrices et l’ancien et le moderne sont souvent entremêlés !
La ville créative
Nous avons pu constater ci-dessus que la mutation métropolitaine se structurait sous la pression de la globalisation et qu’elle désintégrait la vieille opposition ville/campagne pour faire place à une logique d’intégration totale des territoires dans une dynamique néo-urbaine. Mais, à en croire les publications des blogs de l’été 2011, cette ville renouvelée trouve son énergie, sa vitalité dans la connaissance, la création, l’innovation, la culture et l’intelligence. Compte tenu du nombre de publications traitant peu ou prou ce sujet, cet imaginaire de la ville renouvelée est particulièrement effervescent. En fait, plusieurs idées s’entremêlent laissant une image assez confuse. La thèse la plus ancienne concerne le rôle des politiques culturelles dans le développement urbain. Ce fut par exemple la stratégie volontariste de Georges FRECHE à Montpellier ou la valorisation du titre ce capitale européenne de la culture par Lille. Une seconde thèse concerne la synergie entre la création artistique et l’innovation industrielle, entre l’art et la science. Cela fait l’objet du Colloque Arts et Sciences « La relation entre Arts et Sciences dans les territoires » le 7 octobre 2011 à l’amphi MINATEC à Grenoble http://actuphilo.com/2011/09/03/etat-des-lieux-sur-la-relation-entre-les-arts-et-les-sciences.
Un troisième courant d’idée tourne autour d’une notion encore confidentielle : l’économie mauve. Les militants de cette économie colorée veulent dépasser le cadre strict des « industries culturelles » notion qui connut son heure de gloire dans les années 80/90. Elle veut prendre en compte la dimension culturelle qui s’ouvre à tout bien ou service. Elle souhaite également s’inscrire dans une perspective éthique, exprimant ainsi une réaction à la perte de sens fruite de l’hyper consommation et de l’hyper marchandisation. Le 1er forum international de l’économie mauve se tiendra les 11, 12 et 13 octobre 2011 sous le patronage de l’UNESCO à L’Espace Pierre Cardin. www.musiquesdumonde.fr/
En quatrième point, je mets en avant l’approche qui me semble la plus porteuse, celle de la ville créative qui va de pair avec l’économie créative et la classe créative. Le blog Sémaphore d’EWEN CHARDRONNET (http://semaphore.blogs.com/semaphore/) nous présente un long développement sur ce sujet. Ce n’est pas le lieu pour revenir en détail sur les différents courants de pensée qui sont évoqués dans cet article. Je retiendrai simplement la convergence entre différentes notions qui sont autant de signaux faibles d’une transformation sociétale : le caractère central de l’immatériel sous toutes ses formes comme carburant de cette ville créative mis aussi comme production ce cette ville renouvelée ; l’émergence de nouveaux biens communs pivot de la production de connaissance ; l’innovation sociale qui s’accompagne d’une nouvelle manière de s’approprier les espaces ; l’enjeu de « l’ambiance » de création et d’innovation ; la prolifération de « laboratoires » de pratiques et d’usages iconoclastes.
Un bouillonnement intellectuel, d’innovation et d’utopies s’articule autour du triptyque connaissance-culture-création, cela quelle que soit la diversité des approches. C’est sans aucun doute la manifestation de tendances lourdes qui « travaillent » l’armature de l’ensemble socioéconomique. C’est l’annonce d’une nouvelle martingale stratégique pour les acteurs du développement territorial comme pour les entreprises : comment mobiliser, valoriser, développer toutes les composantes actives du facteur immatériel ?
La ville utopique
A bien y réfléchir, la notion même de ville est, d’un certain point de vue, attachée au naturel hégémonique de la dynamique urbaine et à la dimension créative des activités humaines. Il ne manque plus que la notion d’utopie pour faire un portrait de l’imaginaire optimiste de la ville, notion ancienne et vivace se rattachant à le Cité radieuse de Le Corbusier (quel titre !), aux éco-quartiers de l’Europe du Nord en passant par les espoirs associés aux projets de villes nouvelles. En quoi donc, les blogs de l’été nous conduisent-ils à évoquer la ville utopique ? Personne ne s’étonnera du fait que le numérique soit le pivot de deux expériences relatées par les blogs.
Le site http://www.mavilledemain.fr/ est un lancé par l’agglomération nantaise pour co-construire une vision à 20 ans du territoire. Cette volonté de co-construire l’avenir de l’agglomération nantaise (600000 habitants, 24 communes) se rattache pour une part à l’espoir d’une démocratie directe, d’un citoyen pleinement actif et souverain. Elle renvoie aussi au mythe renouvelé d’une autogestion. Mais, il serait particulièrement désinvolte de limiter ainsi l’analyse de l’expérience. Cette démarche, qui n’est pas isolée, initialise sans conteste une nouvelle forme de la politique et de l’implication des citoyens. Il est probable qu’il faudra du temps pour trouver le fonctionnement efficace de ce nouveau modèle politique, pour découvrir la parade aux inévitables effets pervers. Quelles que soient les opportunités technologiques, on ne peut faire l’économie du temps d’apprentissage. Cependant, la construction de communautés beaucoup plus denses grâce à la dimension virtuelle est lancée. Elle renvoie à l’expérience du Nekoé Jam dont Zones Mutantes c’est fait l’écho (voir les références en fin d’article). Elle offre de nombreux possibles dont nous n’imaginons pas encore la diversité ni la portée.
Une autre dimension de la ville utopique est évoquée à travers les démarches d’open data. Le blog de DMHP Consulting group (juillet 2011) présente en particulier l’expérience de New York (http://www.dmph.net/?p=451). « La toute nouvelle directrice du Numérique de la Ville, Rachel Sterne … indique que New York déploie d’importants efforts pour transformer la vie dans la cité en ouvrant une plateforme offrant aux développeurs et aux citoyens l’accès aux données concernant leur vie dans la métropole. Le but est de favoriser le développement des applications, services et autres ressources. « Nous avons besoin d’aider à la création d’un écosystème qui rend possible la Transparence aussi bien que le Développement économique » indique Rachel Sterne ». le mouvement de l’open data est puissant et mobilise de nombreuses villes à travers le monde. Il permet l’émergence de très nombreux services qui vont apporter une grande quantité de nouvelles solutions facilitant la vie urbaine. Mais c’est aussi le point de départ d’une transformation sociétale qui repose sur trois piliers : la création de biens communs informationnels, l’appel la créativité de chacun (une dimension de la « foule intelligente ») et la création de communautés beaucoup plus denses et beaucoup plus productives que les traditionnelles communautés identitaires basées sur la patriotisme de clocher. C’est tout l’enjeu de l’innovation par les services telle que la pose Nekoé (http://www.nekoemedia.fr/)
Quelques sujets complémentaires
Concernant l’économie créative : ZM a publié au printemps un article sur l’économie mauve et la convergence entre culture, création et innovation (http://www.zonesmutantes.com/2011/06/22/l%E2%80%99art-et-la-culture-dans-le-developpement-socioeconomique/)
Concernant le devenir des campagnes : En prolongement du paragraphe « La campagne peut-elle encore encercler les villes ? » ci-dessus, signalons la tenue d’un colloque à Lyon les 8, 9 décembre 2011 (http://acreor.hypotheses.org/85) . « L’hypothèse de travail serait qu’il y a « frottement » entre cette géographie économique (« compétitivité par l’intelligence » ; « économie métropolitaine en réseau »), et la géographie des modes de vie (stratégies résidentielles, sentiments d’appartenance, etc.). Ne faut-il pas changer de paradigme pour comprendre ce lien entre mobilité et territoire … ? »
Concernant l’open data : Signalons le blog du cabinet spécialisé dans la Réflexion, l’Analyse, le Design et la mise en Œuvre des projets innovants et stratégiques à base de techniques RFID – NFC – RTLS … (http://www.dmph.net/). Nous citons l’article sur New York. Mais, ce blog publie deux à trois posts par mois sur ce sujet pointu. L’angle est assez technique ; néanmoins, le contenu publié nourrit une réflexion plus large sur l’innovation par les services et la ville numérique.
Concernant la prospective des territoires : Le n° 3 de la revue « Prospective 2040 » publiée la DATAR présentent plusieurs articles forts intéressants. Nous en citons un ci-dessus (Les systèmes métropolitains intégrés). Un autre article concerne les interrogations que nous évoquons à propos de la ville globale (Les villes intermédiaires et leurs espaces de proximité). Signalons aussi l’article Les espaces de la dynamique industrielle qui est en lien avec la question de l’avenir de l’industrie.
Concernant la manière de voir les dynamiques économiques, sociales et territoriales : Jean GADREY (http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2011/06/16/la-transition-ecologique-et-sociale-enfin-une-approche-vraiment-plurielle/) nous signale la parution d’un livre (Les chemins de la transition » – éditions Utopia, avril 2011) en citant Edgar Morin : « nous vivons (aussi) une crise de la connaissance dont une raison majeure est le morcellement des savoirs et de l’expertise alors que la situation, et notamment la crise écologique, exigerait une pensée de la complexité et de la « reliance » des savoirs, ainsi qu’une mobilisation conjointe de l’expertise instituée et de l’expertise citoyenne ou profane. ». Pour Jean GADREY, le livre qu’il nous présente témoigne du fait que « nous sommes enfin sur le chemin d’une transition de la pensée de la crise et de ses voies de sortie ». Il faudra le lire pour en savoir plus. Zones Mutantes ne trouvera peut-être pas les ressources pour le faire et vous communiquer un commentaire. Mais nous publierons volontiers vos commentaires ou vos notes de lecture
Concernant l’utilisation de l’internet comme levier de mobilisation de la « foule intelligente » et de la « démocratie directe » : nous vous renvoyons aux articles publiés par Zones Mutantes sur l’expérience du Nekoé Jam http://www.zonesmutantes.com/wp-content/uploads/2010/07/Zones_Mutantes_0.2.pdf
Pierre Chapignac
[1] L’article cité ne traite pas uniquement de u phénomène de polarisation qui accompagne les dynamiques contemporaines de métropolisation. Nous essaierons de faire une synthèse de cet article dans les jours prochains.


