« Des monnaies “complémentaires” voient le jour un peu partout. De quelques monnaies jusqu’en 1984, nous en sommes à plus de 5 000 en 2009 » écrit Jean-Michel CORNU, directeur scientifique de la FING, se référant aux propos de Bernard Lietaer, spécialiste reconnu du sujet.

Ce phénomène de développement des monnaies locales est trop important pour être relégué au statut d’utopie plus ou moins inoffensive. Alors, que nous apporte et que nous révèle la croissance saisissante de cette pratique ?

 

On peut dans un premier temps s’interroger sur la signification de cette dynamique : est-ce un acte de défiance à l’égard de logiques économiques et financières qui sont manifestement dans une crise profonde ? Est-ce l’expression de solutions pragmatiques, de « bricolages innovants » qui émergent face à l’impuissance des outils conventionnels ? Est-ce le terrain de jeu d’une frange de la population en marge du système et pariant sur les solutions « underground » ? En fait, c’est sans doute tout cela à la fois, ce phénomène traduisant l’existence d’une lame de fond allant bien au-delà des seules monnaies locales et nous signifiant que nous sommes rentrés dans une période de ruptures. L’émergence des monnaies locales est un signe parmi d’autres d’une tentative du corps social de trouver de nouvelles réponses face à un système qui « bugue grave » tentative qui s’accompagne d’un cortège de naïveté, d’erreurs, d’utopies mais aussi d’innovations sociales prometteuses.

 

On peut aussi laisser de côté les « grandes idées » et se poser la question de l’intérêt pratique des monnaies complémentaires : en quoi peuvent-elles être un levier de développement ? Quelles solutions apportent-elles à quels problèmes ? Après une lecture très partielle de quelques articles, je commence à discerner quelques aspects saillants.

 

Première contribution : Les monnaies locales permettent en premier lieu de réduire la pression de plus en plus forte du système économique et financier. Historiquement, la monnaie a offert aux Etats le levier lui permettant d’intégrer toutes les couches de la population et tous les particularismes dans le système dominant. En levant l’impôt, ils obligent les différents acteurs à mobiliser de l’argent et donc à s’inscrire dans le système d’échanges. Cette pression connait aujourd’hui de nouvelles formes qui prennent un caractère violent (étouffement des entreprises, exclusion bancaire, …) et qui déstabilisent in fine la dynamique économique. En dérivant une partie des échanges vers la monnaie locale, les acteurs réduisent donc cette pression.

 

Seconde contribution : Les monnaies locales fluidifient le troc. Cela peut paraître paradoxal dans la mesure où la fluidification des échanges fut une des causes majeures de la création des monnaies. Mais, aujourd’hui, le cash est devenu rare et cher. De plus, la formalisation monétaire des échanges génère des rigidités. Toute méthode permettant de ne pas mobiliser cette ressource et de gagner en fluidité est une contribution positive à la dynamique économique.

 

Troisième contribution : Les monnaies locales cristallisent et concrétisent des communautés actives. Toute monnaie suppose un langage commun (celui de la monnaie justement), un minimum de confiance et un partage des objectifs et des valeurs qui sous-tendent la monnaie (la crise de l’Euro nous rappelle que la monnaie est d’abord un acte politique, c’est-à-dire communautaire).  Ainsi, la monnaie locale devient un des outils structurant les communautés alors que chacun sent bien que ce phénomène de dynamique communautaire, d’intelligence collective, de crowdsourcing sont au centre d’une révolution organisationnelle en train de se faire. Par voie de conséquence, la monnaie locale est un vecteur d’innovation sociale.

 

Cette première énumération est très loin de faire le tour du sujet. Pour aller plus loin, le lecteur peut se reporter à deux publications récentes qui donnent un panorama des monnaies locales en l’agrémentant de points de vue sur la crise, la valeur, les nouveaux paradigmes : « De nouveaux indicateurs de richesse » () et « Tour du monde en 80 monnaies »

 

Cette lecture ne remplacera aucunement l’analyse de la de Jean-Michel CORNU malgré l’ancienneté des cinq articles publiés dans Internet Actu (novembre 2010)

 

Pierre Chapignac

qui a écrit 108 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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