Cet article date de la fin de l’année 2011 mais sa problématique s’inscrit dans la durée. L’intérêt de sa republication repose d’une part, sur son origine et, d’autre part, sur le portrait qu’il dresse de l’industrie. Cet article fait partie des travaux de prospective de la DATAR (« Territoires 2040 »), c’est-à-dire une volonté de se projeter pour y trouver les points d’appui à des démarches proactives. Dans ce cadre, il nous dresse un portrait de l’industrie qui ne se fonde plus sur des segmentations sectorielles, qui intègre de manière cohérente les nouvelles dynamiques d’innovation, la lame de fond de la mondialisation ou encore la clé de voûte des compétences. Cela nous permet de comprendre le nouveau rôle du territoire dans la stratégie industrielle, rôle qui repose entre autre sur l’économie de réseau et les clusters. 

 

La désindustrialisation est devenue un sujet d’angoisse (celle du naufragé réfugié sur un iceberg en train de fondre) ainsi qu’un sujet de réflexion stratégique : comment enrayer la désindustrialisation ? Comment réindustrialiser ? L’article de Gilles Le Blanc « Les espaces de la dynamique industrielle – Etat des lieux et problématiques » (1) apporte un questionnement très pertinent sur la dimension territoriale du thème du développement industriel. L’objet du présent article est de mettre en avant les idées les plus importantes que j’ai retenu de cette lecture, avec inévitablement la part de subjectivité que cela comporte.

 

C’est quoi l’industrie ?

La première vertu du texte de Gilles Le Blanc est de nous ramener à la réalité de l’industrie contemporaine. L’industrie française n’est plus cet ancrage matériel incarné par de grandes installations, massives sous tous rapports, dominant l’espace et à longue durée de vie. Pour autant, l’industrie continue à exister et, si elle recule, elle n’est pas victime d’un crack catastrophique. Elle pèse encore 20% du PIB. Elle produit trois fois plus de biens qu’il y a 25 ans, d’une valeur totale double. Elle a multiplié ses exportations par 4.6. Enfin, l’industrie occupe une place plus que proportionnelle à ses effectifs dans les domaines de l’investissement, des échanges commerciaux, de l’effort de R&D et de l’innovation.

Donc, si les formes industrielles des 60 premières années du 20ème siècle sont fortement remises en cause et de multiples manières, l’industrie en tant que telle n’est pas en voie d’extinction. Qu’est-ce que l’industrie aujourd’hui ? Gilles Le Blanc nous propose trois critères définissant le caractère générique des activités industrielles : la standardisation (production en série et économie d’échelle), l’innovation (réponse à la concurrence et condition de nouveaux débouchés) et l’investissement de long terme (matériel et immatériel).

 

Ou va l’industrie ?

Dans un second temps, l’auteur évoque les tendances qui structurent l’industrie contemporaine et pilotent ses évolutions. Prenant un peu de liberté avec le texte, j’en dégage cinq grandes lignes de force :

 

1 – « Une inflexion importante avec l’orientation des stratégies d’investissement, d’organisation et de localisation des entreprises autour des facteurs avals, des marchés, de la distribution, de la commercialisation de leur offre ». Autrement dit, l’activité industrielle « renverse » ses process, les flux de production tendant à être pilotés par l’aval.

 

2 – La mondialisation des marchés et les différentes formes de délocalisation de la production génèrent un « étirement extrême des flux d’approvisionnement et de distribution ». De manière plus générale, on constate une fragmentation de plus en plus poussée des activités avec de nombreuses implantations spécialisées. Il en résulte un rôle déterminant pour les systèmes d’information qui coordonnent les ensembles industriels ainsi que pour la logistique qui assure la continuité de la chaîne spatialement éclatée. On peut s’interroger sur l’impact cumulatif de deux tendances. En premier lieu, la complexification constante des process, des produits et des services accroit de manière très sensible les besoins de coordination et d’intégration. En second lieu, l’accroissement de l’éclatement fonctionnel et géographique ne peut qu’accroître les difficultés en matière de coordination et d’intégration. Jusqu’à quel degré et à quelle condition cette double complexification reste-t-elle maîtrisable ?

 

3 – La demande des marchés connait aussi des évolutions profondes qui ont un impact lourd sur l’organisation industrielle, sur la conception des produits/services et sur la relation au marché. Ces évolutions sont diverses. En premier lieu,  l’attente tend à se polariser sur des champs qui étaient jusqu’alors secondaires : environnement, santé, culture. Parallèlement, le contexte sociologique change avec notamment le vieillissement de la population et l’accroissement du temps libre. En troisième lieu, la demande s’oriente de plus en plus vers le service au détriment du produit. Les utilisateurs se contentent de moins en moins de la possession d’un produit. Ils veulent un accès direct et fluide au service rendu par ce produit. L’industrie doit donc repenser la combinaison entre biens et services, ce qui a notamment pour effet de bouleverser en profondeur les modèles économiques. Enfin, la course au « consommateur mondial standard » semble terminée. On assiste plutôt à la confirmation des différenciations de comportements et d’attentes selon les espaces sociétaux.

 

4 – L’innovation connait une double évolution. L’innovation non technologique prend de plus en plus de poids ce qui modifie les processus d’innovation, les modalités d’accompagnement et l’équilibre entre les différents acteurs. Parallèlement, les processus d’innovation sortent des murs de ce qui fut l’entreprise citadelle. Le phénomène d’open innovation sous ses différentes formes appelle une compétence nouvelle : savoir rassembler et animer une large et variée communauté d’acteurs. On remarque d’ailleurs que cette ouverture de l’entreprise ne se limite pas à, la seule innovation. Les frontières de l’entreprise sont de plus en plus poreuses et les échanges avec le monde extérieur se démultiplient et se diversifient.

 

5 – La question de la compétence et des savoir-faire, c’est-à-dire la qualité de la main d’œuvre devient un facteur de compétitivité majeur. Cela tend donc à devenir une variable clés des choix d’investissement des entreprises. Cet enjeu des compétences est amplifié par deux phénomènes. Le premier est de nature démographique. Les départs massifs à la retraite des enfants du baby boom pose la question du maintien et du transferts des compétences et des savoir-faire accumulés au sein des entreprises. Le second phénomène amplificateur des enjeux liés aux compétences résulte des évolutions structurelles des activités avec son cortège de nouveaux champs de compétences et de qualification croissante des emplois.

 

Que peut faire le territoire pour développer l’industrie ?

Gilles Le Blanc soulève une grande diversité de questions sur les champs d’action qui sont ouverts au territoire en matière de développement industriel ainsi que sur les stratégies de développement possibles. En partant de ce questionnement comme de la caractérisation de l’économie industrielle contemporaine, je dégage deux champs d’initiative majeurs pour le territoire.

 

Le territoire, jardinier des compétences

La question des compétences est désormais au cœur de la compétitivité des entreprises. Or, le territoire est l’acteur clé de la compétence. Il maîtrise une large palette de l’accès à la connaissance et aux compétences (formation initiale, formation continue, apprentissage, etc.). Il est en position pour stimuler l’émergence d’actions collectives en matière de compétences, seul moyen pour prendre en compte toute les dimensions du sujet et réaliser les investissements nécessaires. Enfin, il est en charge des infrastructures qui seront nécessaires au renforcement des compétences.

Bien sûr, cela appelle une stratégie associée à une capacité anticipatrice : quels champs de compétences ciblés ? Quels effets de levier attendus en termes de développement socioéconomique, d’attractivité ? Quels services mettre en place pour favoriser la fluidité des compétences ? Quelles alliances avec les universités ? Etc. Cela appelle également un talent de fédérateur afin d’associer l’ensemble des acteurs concernés.

 

Le territoire, grand hub intelligent

La multiplicité des échanges immatériels, la fertilisation croisée, l’enjeu de l’open innovation, etc. en un mot la dynamique de réseau joue désormais un rôle crucial. Or, le territoire est le premier lieu de cette dynamique. Cela implique de mettre en place des outils, des services, des actions optimisant ces échanges et ces relations. L’enjeu pour le territoire est de mettre en place un « environnement intelligent », c’est-à-dire un cadre et des accès aux ressources immatérielles incarnées par une multitude d’acteurs du territoire. En d’autres termes, le territoire doit se donner les moyens et les outils d’être l’opérateur de l’intelligence mutualisée.

 

Conclusion

La mise en exergue de ces deux champs n’épuise pas l’ensemble des questionnements apportés par Gilles Le Blanc. Signalons notamment la question centrale de la stratégie : « Le territoire ne peut être considéré comme « actif » vis-à-vis de l’industrie que dans la mesure où les acteurs en relation qui en définissent le contour se donnent un rôle, énonce des objectifs, mettent en œuvre diverses mesures, anticipent l’impact de leur action. »

 

Au terme de cette lecture on peut regretter que l’auteur n’accorde pas de place à la dynamique des clusters (pôles de compétitivité, grappes d’entreprises, etc.) qui me semble pourtant avoir un rôle majeur dans les stratégies de développement industriel.

 

Enfin, il reste un sujet pouvant apparaitre comme incongru et pourtant essentiel : Qui est le territoire ? Cette question est double. Elle se rapporte directement aux questions des niveaux d’intervention et des échelles de problématique (local, régional, national …) posées par Gilles LE BLANC. Mais, c’est également la question de la légitimité, de la représentativité et de la compétence, en un mot de la gouvernance. Dans un autre article de la revue n°3 Territoires 2040 (2), il est donné la définition suivante de la gouvernance : « ensemble des activités, dispositifs et mécanismes – dont les autorités politiques ne sont pas nécessairement les protagonistes principaux – qui participe à délimité et intégrer bon an mal an une communauté et à lui impulser une direction ». Qui compose cette communauté ? Comment fonctionne-t-elle ?

 

Annexe : Zones Mutantes et la mutation industrielle

 

Zones Mutantes a publié plusieurs articles ayant trait à la mutation industrielle analysée notamment sous l’angle du territoire. Au fil de ces articles et de ces interviews, nous avons abordé, souvent sous forme de questions, quelques thèmes qui nous semblent majeurs :

1 – Comment la démarche service constitue-t-elle le moteur de la mutation industrielle ?

2 – La place du territoire dans le développement économique et industriel contemporain

3 – le cluster comme cristallisateur d’une stratégie globale de développement économique pour le territoire comme pour les entreprises

4 – Les facteurs de convergence entre le territoire et les grandes entreprises

Nous sommes loin d’avoir aborder la question de la mutation industrielle sous tous les angles importants. C’est donc un chantier qui est toujours ouvert.

 

Pourquoi accordons nous autant de place à ce thème ? Les problématiques associées à la mutation industrielle sont au cœur des évolutions structurelles de l’économie et des scénarios de sortie de crise. Comprendre la mutation industrielle c’est percevoir les leviers qui activeront le développement socioéconomique.

 

Voici, pêle-mêle quelques articles publiés dans Zones Mutantes :

1 - La nature de la mutation industrielle : en quoi le développement d’une démarche service génère une nouvelle dynamique de croissance ?

2 – Le nouveau rôle du territoire dans la dynamique économique : l’interview de Jean OLLIVRO auteur de l’ouvrage « la nouvelle économie des territoires » met en avant la place du territoire dans le développement économique contemporain

3 – Les stratégies globales de développement économique : le cas du pôle enfant ou comment l’ensemble des acteurs industriels d’un territoire ont repensé leur démarche pour retrouver une dynamique (article publié dans le n°1 page 27 – à télécharger et articles de Samuel LEBLOND, initiateur du pôle )

Investir dans la connaissance de l’enfant

Transversalité sectorielle et territoriale

4 – Les services, moteur de développement industriel : interview du Président de l’AFSM expliquant notamment comment des entreprises technologiques (et donc industrielles) considèrent que le service est le vecteur de demain

5 - Les stratégies d’innovation dans le développement économique des régions : panorama de la dynamique des politiques régionales d’innovation (Les régions et l’innovation, page 50)

6 – La relation des grandes entreprises avec leurs territoires d’implantation : le cas de DELL à Montpellier

 

 

(1) Gilles Le Blanc – économiste ; professeur Mines Paris TECH publie un article dans la revue de la DATAR Territoires 2040 n°3 sous le titre « Les espaces de la dynamique industrielle – Etat des lieux et problématiques » –

On peut lire dans le n°4 de la revue Territoires 2040 la suite logique de cet article avec un tableau des quatre scénarios identifiés par le groupe de travail de la DATAR sous la direction de Gilles Le Blanc

(2) Gilles PINSON et Max ROUSSEAU  - les systèmes métropolitains intégrés – état des lieux et problématiques » -

Pierre Chapignac

qui a écrit 108 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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