Toute crise a pour effet d’accélérer les mutations qui sont en gestation et de libérer ainsi des options nouvelles qui sortent des standards habituels affaiblis par la dite crise. Ainsi, le champ du développement socioéconomique semble traversé par trois lignes de forces qui vont probablement générer des expériences et des événements particulièrement significatifs en 2012.
1 – Le spectre du chômage de masse hante l’Europe. Mais, la question de l’emploi ne peut être dissociée de la question de la forme et de l’organisation du travail. Nous voyons monter en puissance des forces apparemment contradictoires. D’un côté, les compétences et les savoir-faire prennent de plus en plus d’importance, se positionnant de fait comme le cœur de la capacité productive. D’un autre côté, la volatilité toujours plus forte imposée aux entreprises débouche sur une incapacité à gérer les compétences et les savoir-faire dans une optique de moyen et long terme. La place des incertitudes, les fluctuations multiples, l’impératif de la réactivité dans des délais de plus en plus courts se traduisent par des plans sociaux qui « jettent l’enfant avec l’eau du bain ». Comment résoudre cette contradiction profondément destructrice ? Plusieurs pistes se dessinent. Nous retiendrons ici celle de l’action collective dans la gestion et le développement des compétences (et des savoir-faire). Le territoire n’a pas les contraintes de la volatilité qu’ont les entreprises et il peut sans doute jouer un rôle majeur dans le champ des compétences productives. C’est pour lui l’occasion de renforcer son attractivité et sa spécificité. Mais, il ne pourra réussir s’il n’a pas l’appui des entreprises, notamment à travers le développement de la mutualisation de l’emploi et des compétences.
2 – Le thème de la désindustrialisation apparaît comme le frère siamois du spectre du chômage. Si, à l’image du théâtre antique, nous avions encore des chœurs, ils chanteraient : « La mondialisation nous a poussé à « laisser filer » l’industrie ; n’ayant plus d’industrie il n’y a plus de dynamique créatrice d’activité ; il n’y a donc plus de perspective de nouveaux emplois ». Ce chant désespéré induit de nombreux discours allant du volontarisme au repli. Mais, la question de l’industrie elle-même n’est que rarement posée de manière suffisamment critique : L’industrie, que nous appelons tous de nos vœux, est-elle la sœur jumelle des activités industrielles passées ? La désindustrialisation n’est-elle pas aussi le fruit de notre incapacité à inventer une nouvelle industrie malgré tous nos discours sur l’innovation ? Les quatre décennies qui ont suivi les Trente glorieuses sont marquées par un accroissement considérable de l’amont (conception, innovation, anticipation, prise en compte des usages, etc.) et de l’aval (relation clients, personnalisation, valeur ajoutée complémentaire de service, etc.). Pour autant, le cœur industriel n’est pas moins stratégique. Il reste le socle sans lequel l’amont et l’aval se vident de leur substance. Dans cette dynamique, on perçoit l’importance d’une innovation globale intégrant technologie, organisation, service et commercialisation. On constate le poids des technologies numériques qui traduisent le caractère stratégique de la connaissance et de l’information. On pressent la nécessité de nouvelles coopérations, de nouvelles alliances, de nouvelles compétences. Il faut donc réinventer l’industrie. Et, pour cela, nous avons besoin de nouveaux modes d’accompagnement, d’un nouvel environnement de services pour l’activité industrielle, de nouvelles formes d’organisation et de coopération. Quel challenge ! Mais, le défi d’un tel chantier apparait beaucoup moins périlleux si l’on quitte l’horizon « macro » pour regarder la multitude d’expériences novatrices que les acteurs de terrain déploient.
3 – Les noirs présages du chômage et de la désindustrialisation se font moins pesants lorsque nous observons la réalité socioéconomique « à hauteur d’homme », c’est-à-dire dans la réalité concrète des activités humaines. Il ne s’agit pas de joindre notre voix au chœur populiste fustigeant les élites, les Parisiens, les technocrates, et j’en passe. Notre propos est de cerner la contribution des réseaux de proximité à la dynamique socioéconomique. On peut formuler la question autrement en disant qu’il y a une alchimie des lieux, des alliances et des échanges interpersonnels. Pour définir cette « alchimie », partons de l’analogie entre la ville et les transformateurs électriques que fait Fernand BRAUDEL : « elles augmentent les tensions, elles précipitent les échanges, elles brassent sans fin la vie des hommes. Elles sont les accélérateurs du temps entier de l’histoire ». Cette alchimie a pris trois principaux visages au cours de ces dernières décennies : les technopoles, les clusters (au sens large) et la ville créative. Ce triptyque ne doit pas être considéré comme des options divergentes mais, au contraire, comme des composantes qui convergent vers l’émergence d’une forme pluridimensionnelle d’un « foyer » créatif et productif, véritable propulseur du développement socioéconomique.
Nous sommes toujours convaincus de la nécessité de débattre et de capitaliser l’expérience afin de faire de ces lignes de forces des leviers pour le développement socioéconomique. Comment Zones Mutantes peut-il contribuer à cette dynamique ?
Jusqu’à ce jour, nous n’avons pas su aller au-delà de la production d’articles sur ce que nous jugeons comme des sujets clés. L’année 2012 sera-t-elle pour nous l’occasion de stimuler le débat, de permettre une expression multiforme des différents acteurs, de favoriser l’émergence d’un « capital connaissance » au service des actions de terrain ?
C’est notre volonté … mais, il y a loin de la coupe aux lèvres !
Alors lecteurs, qu’en pensez vous ? Que proposez vous ?
Crédit photo: PamLink CC BY-NC 2.0


