Big Blue et la Surdouée

 

Le 12 mai dernier, Zones Mutantes a publié une interview de Stéphane REBOUD, Directeur de Dell Montpellier, avec l’ambition de cerner le lien qui existe  entre les grands groupes internationaux et les territoires sur lesquels ils implantent leurs activités. Nous avons pu commencer à comprendre  que les intérêts d’une grande entreprise multinationale et ceux des territoires d’implantation peuvent être convergents.

Il était inimaginable que nous n’allions pas questionner IBM sur ses liens avec Montpellier. Depuis près d’un demi siècle, Big Blue a profondément marqué l’histoire et l’économie de la ville. L’importante décrue des effectifs du site (de 2500 à 1000 personnes) a pu faire penser à un désengagement de la grande multinationale de l’informatique. Nous sommes donc allés poser la question à Jean François PACHOT, Directeur du site IBM de Montpellier.

Nous avons rencontré un interlocuteur qui souhaitait mettre en lumière la diversité et la force des liens entre le site d’IBM et le territoire. Il nous a fait toucher du doigt l’impact de l’histoire de l’entreprise mondiale sur son implantation montpelliéraine. Nous avons également noté l’importance des liens avec l’université ainsi que les enjeux des projets de recherches collaboratives, qui impliquent notamment les pôles de compétitivité implantés en Languedoc Roussillon.

Avant d’être reçu par Jean-François PACHOT, nous nous interrogions notamment sur l’impact positif du plan social de 93 sur le développement de TPE et de PME de l’informatique sur le territoire. Autrement dit, y a-t-il eu des retombées positives au plan social ? Les compétences licenciées ont-elles fécondé le territoire ? Nous n’avons pas trouvé de réponse auprès du Directeur, ce qui est finalement assez logique puisque c’est un sujet qui concerne d’abord le territoire.

Après l’entretien et en réfléchissant aux conséquences de ce que nous avons entendu, notamment à travers l’implication dans les pôles de compétitivité et dans le projet urbain « De Montpellier à la mer », une seconde interrogation a surgit : IBM peut-il jouer un rôle majeur dans la cristallisation de l’économie de la connaissance dans la région Languedoc Roussillon ? Et, au-delà, quel est le potentiel de la région en matière de développement de l’économie de la connaissance ?

Vastes sujets, qui méritent incontestablement débat. Si vous avez des éléments de réponse ou des commentaires, n’hésitez pas à nous en faire part.

 

 

Interview Jean-François PACHOT, directeur du site IBM de Montpellier : 

« Montpellier veut avoir une spécificité, une originalité au sein d’IBM Monde »

 

Zones Mutantes : IBM a inauguré son usine de Montpellier en 1965 et ses effectifs ont atteint assez rapidement 2500 personnes. Aujourd’hui, soit 46 ans plus tard, IBM Montpellier ne compte plus que 1000 salariés. Comment s’explique cette décrue ? Faut-il en déduire que le territoire de Montpellier a moins d’importance pour la grande multinationale de l’informatique que vous représentez ?

Jean-François PACHOT : L’évolution que vous soulignez n’a pas de lien direct avec la place de la ville de Montpellier dans la stratégie d’implantation d’IBM. La cause principale de cette évolution résulte des transformations profondes de notre métier et, plus généralement, de l’informatique.

 

ZM : Pourtant, votre secteur d’activité n’est pas en décroissance ?

JFP : Certes, les activités liées au traitement de l’information prennent de plus en plus d’importance dans l’activité économique ainsi que dans l’organisation sociale comme la gestion des villes par exemple. Mais, la manière dont les entreprises et les administrations traitent l’information a connu de grands bouleversements au cours des 50 dernières années. Pour prendre le cas de l’usine de Montpellier, il faut faire un peu d’histoire. En 1965, l’objectif assigné au site était de produire des gros ordinateurs pour l’ensemble du marché européen. C’était un travail industriel au sens traditionnel du terme avec des opérations matérielles nombreuses et une « armée » de techniciens. Sur les 2500 employés, 2000 étaient des opérateurs en charge de ce process industriel. Aujourd’hui, nous sortons le même volume de machines avec 80 opérateurs qui travaillent en équipes (une du matin, une de l’après midi et une du week-end). La fabrication s’est profondément transformée avec le remplacement du câblage par des cartes et la réduction considérable de la taille des machines. Il faut ajouter à cela une production de moins en moins standard, tendant au sur mesure pour chacun de nos clients.  Ainsi, nous sommes passés de 2000 à 80 opérateurs. Parallèlement, le nombre des cadres et ingénieurs affectés à la production est resté sensiblement le même. Tout le monde sait que l’informatique a été la source d’une grande révolution industrielle mais il ne faut pas perdre de vue qu’elle a elle-même subit des révolutions industrielles. De ce point de vue, le cas de l’usine de Montpellier est exemplaire.

 

ZM : Si je me lance dans un rapide calcul mental, les effectifs totaux du site aujourd’hui vont nettement au-delà  de ce qui est nécessaire à la mission première, c’est à dire la production de gros ordinateurs. Quelles sont les activités nouvelles du site ?

JFP : Aujourd’hui, on peut schématiquement décrire le site de Montpellier en répartissant l’activité en trois tiers. Un premier tiers prend en charge l’activité industrielle dont nous venons de parler. Un deuxième tiers est consacré aux services avec une place importante accordée à l’hébergement. Enfin, un troisième tiers de l’activité est un centre de benchmark ou, si vous préférez, un centre de démonstration pour nos clients.

 

 ZM : Avant de revenir plus en détail sur l’activité non industrielle d’IBM Montpellier, pouvez vous nous dire comment s’est concrètement passée la transition entre le grand site industriel des années 70-80  et la triple activité déployée aujourd’hui ?

JFP : A compter de 1993, le site de Montpellier a connu trois ans de plan social. C’est la conséquence de la situation générale d’IBM. Depuis l’après guerre, notre entreprise a pour cœur de métier la fabrication de gros ordinateurs. On peut dire que nous étions des industriels purs et durs. En 1980, la croissance de ces gros systèmes se tasse. Au-delà, l’industrie informatique connait un bouleversement considérable au niveau du hard comme du soft. C’est le boom des PC. C’est la montée en puissance de nouveaux acteurs comme INTEL ou Microsoft. Etc. Cela va se traduire par une décennie de très mauvais résultats financiers pour aboutir à une perte de 8 milliards de dollars en 1993. C’est à ce moment là que se produit la révolution copernicienne pour IBM. Le nouveau président Lou Gerstner met le cap sur les services en donnant la priorité au conseil aux clients et à l’apport de solutions par opposition à la simple fourniture de machines. Montpellier a suivi ce mouvement. Le maintien de l’activité de fabrication montre que l’entreprise conserve son savoir faire industriel et que le site languedocien y conserve toute sa place. Mais, le déploiement des deux autres activités s’inscrit dans une logique de service, c’est-à-dire d’apport de solutions globales. Cela explique l’évolution des effectifs sur Montpellier. Ainsi, depuis la fin du plan social des années 90, notre site a embauché entre 600 et 700 personnes dont le profil correspond aux nouvelles activités.

 

ZM : L’évolution des effectifs s’est traduit par un parc immobilier surdimensionné. Comment avez-vous géré cela ?

JFP : Le poids d’IBM dans le bassin d’emplois montpelliérain nous confère des responsabilités. Nous avons donc discuté avec les acteurs publics du territoire. Il en a résulté un double engagement de notre part. En premier lieu, IBM déclare vouloir maintenir 1000 emplois sur le site de Montpellier, ce qui est le cas. En second lieu, une partie du parc immobilier est transformée en parc industriel ouvert à d’autres entreprises avec la promesse de créer 500 emplois. Et, c’est une grande réussite puisqu’aujourd’hui le parc industriel emploie 1200 personnes en plus des 1000 salariés d’IBM.

 

ZM : Peut-on dire que le site de Montpellier est le « miroir » de l’évolution d’IBM ?

JFP : On peut effectivement présenter les choses comme cela. L’activité « service » est importante puisque Montpellier est le centre d’hébergement pout tous les clients français. Cela nous a d’ailleurs conduit à ouvrir un second site sur le parc Euromédecine. Nous avons, en fait, trois centres d’hébergement complètement autonomes, deux sur le parc et un à Grabels. Cette multi-localisation répond à notre souci de maximiser la sécurité. L’activité benchmark est peut-être encore plus significative de la dynamique d’IBM. Pour comprendre l’enjeu de notre centre de benchmark, il faut préciser le contexte de la commercialisation de nos offres. Comme je le disais à l’instant, IBM veut apporter des solutions à ses clients, des solutions adaptées et efficaces. Or, ces solutions sont par nature complexes. Il s’agit d’apporter des systèmes qui vont intégrer de nombreuses fonctionnalités. Il est donc clair que nos clients ne peuvent acheter « sur catalogue ». Ils doivent approfondir la compréhension des problèmes à traiter, tester et expérimenter les différents éléments de solution, etc. D’une certaine façon, cela permet de co-concevoir la solution avec le client. Le centre de benchmark de Montpellier a pour rôle de permettre aux clients de toute l’Europe de venir tester et expérimenter les solutions qu’IBM peut leur proposer. Cela va se traduire par des séjours de plusieurs mois pour des équipes de certains clients. Cela implique un effectif de 300 ingénieurs dont le tiers sont des experts mondiaux au sein d’IBM.

 

ZM : Le site IBM de Montpellier a-t-il tissé au fil du temps une relation particulière avec la ville de Montpellier et la région Languedoc-Roussillon ?

JFP : L’utilisation du terme « miroir » dans votre précédente question m’a dérangé car cela peut laisser supposer que notre site de Montpellier est un simple clone d’un hypothétique standard IBM. Or, c’est exactement le contraire. IBM Montpellier veut avoir une spécificité, une originalité au sein d’IBM Monde.  Il veut la développer. Et cela n’est possible qu’en s’appuyant sur une solide relation avec le territoire. Le site de Montpellier doit prouver sa légitimité et faire valoir son apport spécifique au groupe pour assurer sa pérennité. Ainsi, nous travaillons spécifiquement sur les problématiques des énergies renouvelables, de l’eau et de la santé, qui sont aussi des points forts du territoire et des sources de coopération avec de nombreux acteurs du territoire.

Au-delà, l’agglo et sa périphérie sont pour nous les acteurs clefs en matière de compétences. Il va sans dire que les compétences sont pour IBM une ressource stratégique. Et parmi celles-ci, la fonction d’architecte de  systèmes d’informations occupe une place centrale. C’est pourquoi nous avons des relations privilégiées avec l’Université Montpellier 2. Nous avons développé ensemble un Master spécifique pour le métier d’architecte. Nous avons également de nombreux échanges : nous prêtons du matériel, nos experts contribuent à l’enseignement ; nous prenons des stagiaires et nous avons des thésards.  Dernière remarque sur le sujet, trouver les compétences c’est très bien, les fidéliser, c’est encore mieux. Et Montpellier offre de nombreux atouts pour fidéliser nos collaborateurs.

 

ZM : Quelles formes prennent les coopérations autour des énergies renouvelables, de l’eau et de la santé ?

JFP : Cette coopération repose sur l’enjeu du recueil, du traitement et de l’analyse des données. Depuis quelques années, les capteurs se multiplient de manière exponentielle. Ceux-ci fournissent des informations qui permettent de gérer divers problèmes, notamment en permettant de prendre des décisions le plus en amont possible face aux risques, aux dysfonctionnements et aux besoins de régulation. Prenons le cas de la montée des eaux. Sans capteur et sans traitement de l’information, les responsables de la protection civile ne peuvent agir que lorsque la montée des eaux est déjà effective. Grâce à une bonne utilisation des données, il devient possible de prendre des mesures avant que la situation devienne critique. Le recueil, le stockage  et le traitement des données fait partie de l’expertise d’IBM. Mais encore faut-il savoir quelles sont les données pertinentes et comment les analyser. Et pour cela, il faut être un spécialiste de l’hydrologie. La solution passe nécessairement par une coopération structurée entre ces expertises différentes. Cela est vrai pour tous les champs complexes comme la gestion de l’eau mais aussi l’énergie, la santé etc.  Cela se traduit par des projets collaboratifs de R&D, notamment au sein des pôles de compétitivité du territoire. IBM est ainsi membre du pôle eau, pôle à vocation mondiale basé à Montpellier et du pôle DERBI basé à Perpignan. Avec ce dernier, nous avons obtenu la labellisation du projet RIDER (voir ci-après) pour lequel IBM Montpellier est le porteur. Nous sommes aussi fortement impliqués dans le projet urbain « De Montpellier à la mer » qui a reçu le label national Ecocité. Ce projet est bien évidemment en relation avec les recherches collaboratives dans le domaine de l’eau comme dans celui de l’énergie.

 

Montpellier, le 16 novembre 2011 

 

Note : à propos du projet RIDER

« Labellisé en 2009 par le pôle de compétitivité DERBI (développement des énergies renouvelables dans le bâtiment et l’industrie) basé à Perpignan, le projet Rider est un système informatique conçu sous la forme d’un boîtier, placé au cœur d’un ou plusieurs bâtiments.
Ce système intelligent permettra, par l’élaboration d’algorithmes, de gérer la consommation et la production d’énergie, et d’optimiser les usages des énergies renouvelables. Quelles que soient les différentes sources d’énergies dans un même lieu (éolien, thermique, photovoltaïque, terrien, etc.), le système Rider anticipera les productions pour les gérer de manière optimale. »

D’après « Objectif LR », Magazine économique régional

                     

Crédit photo: joshuaseye (CC BY-NC 2.0)

 


Pierre Chapignac

qui a écrit 30 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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