Les dynamiques de développement urbain connaissent une évolution significative qui est en forte corrélation avec la mutation industrielle en cours. Pour essayer de mieux comprendre ce phénomène, cet article se concentre sur un cas : la dynamique de l’agglomération de Montpellier. Quels critères utiliser pour prendre en compte cette dynamique de manière optimale ? Cet article introduit trois questions. Montpellier est elle une ville créative ? La capitale languedocienne se dirige-t-elle vers un modèle exemplaire de ville intelligente ? La faiblesse industrielle traditionnelle du sud est-il un handicap pour le développement de la ville ou bien laisse-t-elle la champ libre aux industries du futur ? Ces trois questions et d’autres encore feront l’objet d’une série d’articles.

Depuis l’été 2011, nous nous sommes interrogés sur les dynamiques urbaines, forces motrices du développement économique (en référence, deux article de ZM « Des villes renouvelées et des campagnes en phase de reingeniering«  & « La ville créative et le développement économique et industriel« ) . Les notions de ville créative, ville numérique et ville globale convergent vers une hypothèse implicite : nous assistons à une rupture multiforme dans les logiques de développement urbain, ce qui  suppose une modification significative de l’ensemble des dynamiques territoriales et un impératif d’adaptation des stratégies de développement. Cette rupture est à mettre au regard de la mutation industrielle. Autrement dit, nous sommes face à une mutation qui traverse l’ensemble des structures et des dynamiques sociétales, nous obligeant à repenser nos manières de voir, qu’il s’agisse de la dynamique urbaine, des logiques économiques, mais aussi de notre relation à la connaissance et de nos pratiques sociales. Ainsi, nous sommes confrontés à l’obligation de penser globalement, challenge plus que redoutable. Comment embrasser la diversité et la complexité des réalités socioéconomiques en un seul regard ? L’intelligence collective constitue sans aucun doute un élément de réponse (Voir notre article Comment produire les connaissances nécessaires au monde qui émerge ?). Une solution complémentaire consiste à se concentrer sur l’analyse d’un cas concret afin de donner un cadre maîtrisable à notre réflexion. C’est ainsi que nous avons choisi de consacrer une série d’articles à la dynamique urbaine, sociale et économique de Montpellier.

Pourquoi Montpellier ?

Ce choix peut tenir à des raisons jugées anecdotiques et, notamment, la localisation de l’équipe Zones Mutantes et la place des languedociens dans notre lectorat (entre le quart et le tiers). Mais ce choix repose surtout sur des réalités montpelliéraines : la croissance démographique pluri-décennale, les dynamiques urbaines et l’existence d’un projet de ville structurant l’espace et la vie sociale depuis 30 ans,  une vitalité économique, le poids de l’enseignement supérieur et de la recherche, etc. On peut également évoquer la géographie ou l’histoire, matrices de ces dynamiques. Ainsi, nul ne peut contester qu’il existe une vitalité significative, une dynamique tangible. Pour autant, est ce suffisant pour considérer que la marche vers une véritable stature de métropole est inéluctable ? En quoi les réalités du développement de Montpellier sont-elles la manifestation éloquente d’une rupture des logiques de développement urbain et, au-delà, des stratégies de développement territorial ?

L’ambition de ce premier article ne saurait être d’apporter des réponses qui exigent des connaissances que je n’ai pas. Il s’agit d’un pari : ouvrir un espace de discussion, un lieu de connaissance qui sera alimenté par différents « connaisseurs », une plateforme d’intelligence collective qui sera vivifiée par la diversité des regards, la pertinence des questions. Ce pari, sans doute déraisonnable, ne pourra être gagné qu’avec la convergence de volontés, la mise en place de partenariats et de démarches collectives.  La mise en œuvre de ce pari sera certainement la source de nombreux imprévus et son succès, même partiel, sera également l’expression de la dynamique montpelliéraine.

Quels critères prendre en compte pour analyser la dynamique de Montpellier ?

En 2003, la DATAR publiait un très intéressant ouvrage comparant les différentes métropoles européennes : « Les villes européennes, analyse comparative » par Céline ROZENBLAT et Patricia CICILLE(1), publié à la Documentation Française. A partir d’une batterie de critères, Montpellier obtient un nombre de points significatif, plaçant cette ville en 45ème position au sein d’un panel de 180 agglomérations européennes. Si l’on regarde les villes françaises au sein de ce classement, sept villes ont un nombre de points supérieur : Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Strasbourg, bordeaux, Lille et Nice. Nous retrouvons ici une validation du discours des autorités de l’agglomération, positionnant Montpellier comme huitième ville de France. Ce classement à points est complété par une répartition en sept classes. Montpellier appartient à la classe 5 qui est présentée ainsi par les auteures : « la classe 5 compte 34 villes qui, toutes, sans atteindre le niveau de rayonnement des villes des classes précédentes, sont souvent réputées grâce à la présence d’au moins une fonction de niveau européen. (…) Montpellier se classe au même niveau que Nice, Nantes et Grenoble (toutes deux fois plus grandes par leur taille démographique) grâce au nombre de ses étudiants et à la qualité de sa recherche ».

Ce document confirme donc la position de Montpellier. On peut certes relativiser les résultats de ce travail, compte tenu de son ancienneté. Mais, la dynamique des villes étant essentiellement un phénomène structurel, peut-on considérer qu’en dix ans des modifications substantielles puissent intervenir ? Parallèlement, une continuité s’est manifestée depuis 2003 à travers les nombreux signes de la dynamique montpelliéraine toujours présents.

Par contre, il est indispensable de s’interroger sur la valeur des critères (2) utilisés dans cette étude au regard de la question que je pose à propos de la dynamique montpelliéraine. Mon propos n’est en aucun cas de remettre en cause le bien fondé du travail de Céline ROZENBLAT et de Patricia CICILLE. Je veux simplement souligner que ces critères reflètent le long héritage d’une ville autant que sa dynamique. Ils mettent en lumière les « stocks de métropolisation » accumulés au fil des siècles avant de refléter la vitalité et la puissance des flux d’une dynamique. Certes, les deux réalités sont interdépendantes et, in fine, la puissance d’une agglomération dépend principalement de sa lente accumulation de puissance. Cependant, une agglomération dont la dynamique de développement est relativement récente aura une « sédimentation » encore faible de ces « stocks de métropolisation ». Cette faiblesse va donc masquer la force de la dynamique.

Une seconde raison me conduit à prendre du recul par rapport au quinze critères utilisés dans l’étude de la DATAR. Dés les premières lignes de cet article, je pose l’hypothèse d’une rupture dans les logiques de développement urbain. Or, la nature même de ces critères privilégie la mise en lumière des permanences et ne permet pas de révéler les ruptures.

 

Montpellier ville créative et intelligente ?

Comment faire pour porter un regard spécifique sur la dynamique de développement de l’agglomération de Montpellier ainsi que sur les nouvelles logiques de développement urbain qui seraient à l’œuvre ? Je propose de nous fonder sur deux notions qui occupent une place centrale dans la réflexion contemporaine sur le renouvellement des villes : la ville créative et la ville intelligente. Si Montpellier est effectivement le siège d’une dynamique particulière qui cristallisera demain une agglomération métropolitaine de premier plan, elle doit nécessairement être en pointe en tant que ville créative. De la même façon, le projet de smart city doit être suffisamment structuré, ambitieux et avancé  pour prétendre être une agglomération à la pointe du développement.

Montpellier est-elle une ville créative ? L’image que Montpellier donne d’elle-même et de nombreux signes émis par la ville au quotidien poussent à consacrer Montpellier comme ville créative. Mais, c’est loin d’être suffisant. Il parait indispensable de cerner avec précision quelles sont les caractéristiques de la ville créative afin de les comparer aux réalités de la capitale languedocienne.

Est-ce que toutes les conditions sont réunies pour que Montpellier se transforme en ville intelligente exemplaire ? La réaction spontanée sera la même que précédemment pour des raisons précises comme l’existence d’un projet de smart city conduit avec IBM ainsi qu’une grande familiarité de la ville avec les technologies de l’information et de la communication. Cependant, la ville intelligente ne saurait se limiter à la numérisation du quotidien des habitants, quels que soient les progrès considérables que ce saut technologique permettra de faire. La ville intelligente c’est aussi une nouvelle forme de vie sociale, l’épanouissement d’une démocratie renouvelée, une préservation d’espaces naturels, etc. Que fait Montpellier dans tous ces domaines ?

 

Où est l’industrie montpelliéraine ?

En supposant que l’agglomération montpelliéraine puisse être qualifiée de ville créative exemplaire et de ville intelligente en pointe, la dynamique de cette ville restera hypothéquée par la question de son tissu industriel plutôt malingre. L’image traditionnelle de l’industrie avec sa rugosité, sa puissance, ces cohortes ouvrières, est très loin de la ville surdouée. Cet écart est l’expression de l’histoire économique du 20ème siècle qui laisse le sud méditerranéen loin des dynamiques industrielles. L’installation d’IBM dans les années 60 a pu faire espérer un rattrapage, notamment grâce à la plus moderne des industries. Mais l’activité industrielle d’IBM s’est fortement contractée en terme d’emplois. Alors Montpellier a-t-elle perdue la bataille de l’industrialisation ? Et, s’il est avéré, cet échec implique-t-il un handicap majeur pour le développement futur de la capitale languedocienne ?

Mais, ne faut-il pas laisser ces questions aux cassandres et nous interroger plutôt sur la relation qui est en tain de se construire entre Montpellier et les industries du futur ?

Les trois thèmes de la ville créative, de la smart city, ainsi que de la nouvelle industrialisation, sont au centre de la réflexion sur la dynamique urbaine contemporaine et sur la nouvelle donne socioéconomique. Mais ce ne sont sans doute pas les seuls. Aussi, ces trois thèmes feront l’objet d’articles dans les prochains jours. Mais, ce n’est pas suffisant ! Nous comptons donc sur des contributions, des réactions, des commentaires …

Notes

(1) On peut remarquer qu’à l’époque de la réalisation de ces travaux, Céline ROZENBLAT et Patricia CICILLE exerçaient leur métier à Montpellier. Est-ce anecdotique ? Il existe probablement un lien entre la dynamique d’un lieu et la mobilisation d’acteurs de ce lieu pour comprendre cette dynamique. Signalons également qu’une seconde étude a été publiée par la DATAR en 2010 sous le titre « Quelles métropoles en Europe ? ». Cette dernière publication est moins détaillée que le travail de 2003, ce qui explique que nous nous basons sur les travaux les plus anciens. Cependant, nous sommes très loin d’avoir identifié et pris connaissance des publications significatives concernant la dynamique urbaine.

 

(2) Les quinze critères sont : la dynamique démographique, l’activité portuaire (commerce maritime), le trafic des aéroports, l’accessibilité, les sièges sociaux des grands groupes européens, les places financières, le tourisme urbain, les foires et salons internationaux, les congrès internationaux, les musées, le patrimoine culturel des villes, les étudiants, l’édition de revues scientifiques, les réseaux de la recherche européenne. 

Crédits photos : Jonathan Scanzi (www.jonathanscanzi.com) & Jérémy Ferrer (Instagram : @jrm_f)

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Pierre Chapignac

qui a écrit 93 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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