Cet article interroge la capitale languedocienne sur sa nature de ville créative. Après avoir constaté que de nombreux arguments naissent spontanément pour consacrer Montpellier comme ville créative, ce texte aborde deux questions en lien avec cette dynamique : Quelle vision de l’innovation inspire l’agglomération de Montpellier ? Quelle est la force de la classe créative de la ville de Montpellier ?
Qu’est-ce qu’une ville créative ? Comme toute notion au centre d’une certaine effervescence, son périmètre est évolutif, son sens est multiple et son usage est polymorphe. Je formule donc une définition que je crois prudente et pragmatique afin de nous permettre de jeter un premier regard sur la substance de Montpellier en tant que ville créative. Je propose quatre composantes comme socle de la ville créative. Premièrement, c’est un lieu où convergent l’innovation et la création artistique, la science et la culture, la technique et l’art. Cette convergence se traduit par une importante dynamique de fertilisation croisée, par un bouillonnement intellectuel et par un ambiance extrêmement favorable à la création sous toutes ses formes. Le second pilier de la ville créative est le caractère central des différentes composantes de l’immatériel. C’est le véritable carburant de la dynamique de la ville. Cela s’accompagne de l’émergence de nouveaux biens communs immatériels, pivots de la production de connaissance (au sens large). La troisième composante de la ville créative tient à l’existence d’une classe créative, c’est-à-dire « une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée. [… se définissant …] principalement par le Talent, la Technologie et la Tolérance. ». (d’après l’article que Wikipédia consacre à Richard FLORIDA, théoricien de la classe créative). Cette classe créative assure le leadership du développement de la ville. Elle est in fine son premier facteur d’attractivité. Enfin, la ville créative se caractérise par l’existence de plusieurs « lieux créatifs » et de divers tiers lieux qui constituent autant de « laboratoires » où se créent des idées nouvelles, des pratiques et des projets innovants de toutes sortes. Ce sont des lieux de partage, d’interconnexion, de fertilisation croisée où s’opère concrètement l’alchimie de la ville créative. Cette définition est-elle satisfaisante et suffisante ? Il serait étonnant qu’un tel sujet soit épuisé par ces quelques lignes. Conservons donc l’ambition d’enrichir cette notion qui, à mon sens, a le potentiel pour assurer un rôle de cristallisateur pour construire la ville de demain.
Jean-Marie Bourgogne(1) ouvre la discussion dans son commentaire à mon article « Montpellier est-elle une ville créative et intelligente ? » à propos de la créativité : « s’agit-il d’une créativité industrielle, au sens de « capitalisme d’innovation », ou plutôt de capacités à imaginer des nouveaux modèles d’organisation, de représentation, de sociabilité ? Ce qu’il faudrait alors appréhender, ce serait comment les acteurs du territoires (se) créent les conditions de l’innovation : volonté d’être les premiers, de ne pas suivre les règles, de savoir penser « autrement », d’accepter de prendre des risques, etc. La finalité de cette créativité est aussi très importante : dans un monde condamné à s’effondrer sous la pression environnementale, énergétique et économique (et Montpellier n’échappera pas à ces défis), je crois que l’on devrait se projeter dans un futur souhaitable et observer comment le territoire aborde un projet de société en remettant en particulier au centre de ses valeurs la démocratie, les solidarités et le(s) bien(s) commun(s). Sur la base de cette interrogation, il propose d’analyser la dynamique urbaine de Montpellier sous les deux angles des conditions de l’innovation et de ses finalités. »
Sous réserve d’approfondissements ultérieurs de la notion de ville créative, partons des divers éléments ci-dessus pour questionner la réalité de Montpellier. De nombreux arguments naissent spontanément pour consacrer Montpellier comme ville créative. L’importance de la classe créative avec l’université, la recherche, les entreprises de haute technologie, les fonctions de conception dans l’ensemble de l’économie, etc., tout cela constitue une base objective pour cette classe créative. Le développement des activités culturelles et de la création artistique a marqué les vingt dernières années, semblant converger avec l’ambition économique. L’innovation est dynamique avec un soutien fort des autorités locales, l’émergence de jeunes entreprises innovantes et leur pérennité (Un taux de pérennisation supérieur à 88 % à 3 ans alors que, selon l’INSEE, la moyenne nationale est de 65% – D’après le site de l’agglomération de Montpellier). Cette première appréciation laisse cependant la place à quelques questions afin d’explorer plus avant la nature créative de Montpellier.
Quelle vision de l’innovation inspire l’agglomération de Montpellier ?
La notion d’innovation est encore fortement marquée par sa dimension technologique et Montpellier se positionne favorablement dans ce domaine. Le développement de nombreuses entreprises innovantes et le dynamisme des laboratoires de recherche en apportent la démonstration. Parallèlement, l’action publique pour l’innovation est également de haut niveau puisque le Business and Innovation Centre de Montpellier Agglomération a été élu meilleur incubateur mondial (cf. le site de l’Agglomération). Mais, aujourd’hui, la vision dominante de l’innovation migre d’une approche centrée sur la technologie et sur le produit vers la notion d’innovation globale. Cette innovation globale est un processus qui combine le technologique, le commercial, l’organisationnel. L’innovation n’est pas réservée à l’entreprise. Elle concerne au contraire toutes les formes d’organisations (entreprises, administrations, ESS, mode associatif). Enfin, l’innovation multiforme au sein des organisations s’accompagne d’une innovation sociale, c’est-à-dire de l’invention de nouvelles formes de relations qui sont in fine indispensables au déploiement complet et à la pérennisation de toutes les autres dimensions de l’innovation. On peut résumer cela en considérant le cœur de l’innovation globale comme une nouvelle façon de voir et d’agir. Peut-on parler de ville créative sans y intégrer cette vision de l’innovation, cette « volonté d’être les premiers, de ne pas suivre les règles, de savoir penser « autrement », d’accepter de prendre des risques, etc. » (Jean-Marie Bourgogne cité plus haut) ? Mon propos n’est pas de mettre en doute l’existence de cette vision de l’innovation globale par la capitale languedocienne. Il traduit simplement mon ignorance et, au-delà, la difficulté de percevoir la réalité de l’innovation globale. C’est, en effet, un phénomène pour une bonne part diffus. L’innovation sociale qui peut être considérée comme la condition nécessaire à l’innovation globale n’est pas le fruit de décisions politiques ou managériales qui pourraient servir d’indicateurs. Cette innovation est structurellement « bottom up ». Ainsi, pour analyser finement la dimension créative de Montpellier, nous devons répondre à deux questions précises : quelle est la place de l’innovation globale dans la capitale languedocienne ? Comment identifier l’innovation sociale ?
Quelle est la force de la classe créative de la ville de Montpellier ?
Les critères objectifs attestent l’existence des bases sociologiques et économiques d’une classe créative. Mais, cela suffit-il à cristalliser une force tirant la métropole régionale vers une dynamique créative ? La diversité des professions intellectuelles, pivot de la clase créative, est incontestable. Elle est même de double nature. En effet, à côté d’une large palette de fonctions (recherche, enseignement, concepteurs dans de nombreuses disciplines, manageurs, fonctions métropolitaines, etc.), il existe un important brassage humain, sachant que 80% de la population de la ville vient d’ailleurs. Pour autant cette diversité s’accompagne-t-elle des « frottements » qui induisent la fertilisation croisée ? Y a-t-il un « mélange » ou bien cette classe créative n’est-elle in fine qu’un alignement de « silos » sociologiques ? Il existe au moins deux facteurs jouant un rôle significatif de « mélangeur ». Le premier est l’effervescence culturelle. Elle crée les conditions aux partages transversaux, loin des spécialisations professionnelles de chacun. Elle induit un enthousiasme très favorable à la convivialité, à la construction de la confiance, bases nécessaires au partage. Le second « mélangeur » est constitué par les lieux de rencontre. Le lien avec l’effervescence culturelle est important car cette dernière suppose l’existence de lieux permanents ou éphémères. Mais, il existe d’autres lieux favorisant l’échange et le partage. Ce sont notamment les tiers lieux.
Ainsi, la classe créative déploie sa puissance quand elle passe de l’état de simple statistique sociologique à un rôle de « principe actif », de force motrice. Elle apporte alors une nouvelle façon de voir et d’agir. La notion de capital social donne un intéressant éclairage sur ce point. Cette notion « fait référence aux réseaux sociaux et aux normes connexes de réciprocité. » (Robert PUTNAM – http://www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/924/Le_capital_social.html). Elle met en lumière le rôle de la confiance, de la coordination, de la coopération et des bénéfices mutuels. C’est la force de ce capital social qui fait la puissance de la classe créative. Ce sont également ces réseaux sociaux qui vont tisser les liens et brasser les échanges entre la classe créative et l’ensemble de la population, permettant ainsi un rayonnement, une attractivité et une capacité d’entraînement. Comment peut-on identifier la réalité du capital social montpelliérain ?
Ces deux questions sont loin de faire le tour du sujet. Les thèmes des tiers lieux et de l’effervescence culturelle sont à approfondir. Le rôle du projet de ville, de la fécondation du territoire proche ou encore de la dynamique des clusters et des pôles de compétitivité sont également des thèmes importants. Les projets autour de la ville numérique et de l’open data doivent également être pris en compte sous l’angle de leur impact sur la dynamique de ville créative. Nous avons donc largement matière à poursuivre.
Toutes les contributions sur ces sujets sont les bienvenues.
(1) Jean-Marie Bourgogne est Directeur du programme Montpellier Territoire Numérique
Pierre Chapignac
qui a écrit 54 articles sur Zones Mutantes.
Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.




