Frédéric ROS dirige la Technopole d’Orléans depuis début 2008 ainsi que les Pépinières d’entreprise de l’Agglomération Orléanaise. Il a plus de 15 ans d’expérience industrielle dans le domaine de la Carte à puce (GEMALTO) et mène une activité parallèle de chercheur associé (habilité à diriger les recherches depuis quelques années). Son parcours professionnel le place au carrefour de la recherche et de l’entreprise. Dans cette interview, il nous éclaire sur la spécificité de la technopole mais aussi sur son articulation avec d’autres acteurs de l’accompagnement, les clusters et les pôles de compétitivité. Il précise ce qu’est le « cœur de métier » d’Orléans Val de Loire Technopole ainsi que son attachement à la dynamique de réseau.

 


Zones Mutantes – Depuis le début des années 70, la France a vu d’abord fleurir les technopoles. Puis, il semble que les acteurs publics aient été saisis d’une frénésie de création de structures nouvelles soutenant l’innovation. Dans ce paysage, quel est le rôle de la Technopole ?

Frédéric ROS – La technopole a plusieurs fonctions. Le point commun entre elles réside dans son statut d’outil de la politique territoriale. Nous sommes un instrument à caractère « neutre » piloté par l’ensemble des acteurs institutionnels, quelques grandes entreprises dont l’objectif générique est de contribuer au développement économique à travers l’innovation. La structure est majoritairement soutenue par l’Agglomération Orléanaise et la Ville d’Orléans.

Une fois cela posé, nous pouvons préciser un certains nombre de contributions. Nous accompagnons les créateurs dont les projets sont basés sur l’innovation. Nous accompagnons également les entreprises innovantes de type TPE/PME. Mais, cette action d’accompagnement s’inscrit dans la mise en œuvre de la politique de développement économique de la collectivité territoriale. Parallèlement, nous travaillons pour le long terme. A ce titre, on peut voir la technopole comme un incubateur de projets structurants. On peut citer des contributions à l’émergence de Centre de Ressources Technologiques, Pôles de compétitivité… On est également force de proposition pour suggérer des axes de développement que nous détectons grâce à notre présence sur le terrain.

 

ZM – Pour en revenir à Orléans Val de Loire Technopole, vous parlez de votre rôle d’accompagnement des entreprises. Pour une entreprise lambda, il y a pléthore d’offres d’accompagnement. Qu’est-ce qui vous différencie ? Pourquoi ne fusionne-t-on pas tous les services d’accompagnement en un guichet unique ?

FR – Le développement économique est le fait de plusieurs acteurs dont on peut avoir le sentiment de superposition. En fait, ces acteurs ont des positions très différentes et donc des rôles complémentaires, qui travaillent sur notre territoire en parfaite intelligence. Notre rôle est d’être un opérateur terrain, pour les projets innovants, de la stratégie de développement de notre territoire ancrée principalement sur l’Agglomération Orléanais et le Département du Loiret. A l’échelle de l’Institution régionale, il s’agit d’organiser, de fixer un cadre pour l’ensemble de la région, c’est-à-dire de proposer des axes stratégiques, des outils d’accompagnement comme par exemple le soutien financier des projets de développement des entreprises. La technopole est en quelque sorte un « distributeur » de ces solutions d’accompagnement, un intermédiaire terrain qui, au-delà de cette fonction, joue un rôle essentiel de catalyseur. Nous passons du temps à comprendre la problématique de nos « clients » et à leur apporter notre support direct ou indirect par notre réseau de partenaire.

Enfin, vous avez des structures qui sont l’émanation du monde économique, comme les CCI, syndicats professionnels, etc. Leur intervention se fait du point de vue des entreprises. Bien évidemment, tous ces acteurs, nous compris, sommes au service de la dynamique entrepreneuriale. Il s’agit concrètement de favoriser la création d’entreprise, leur développement et la création d’emplois. Mais, notre rôle en tant que technopole est d’agir pour le développement économique d’un territoire délimité sur le moyen et le long terme, de lui donner de la cohérence, de favoriser des projets structurants.

 

ZM – Comment la technopole se coordonne-t-elle avec ces différents acteurs de l’accompagnement ?

FR – Pour articuler les différents intervenants de l’accompagnement économique, nous travaillons en réseau. Je vous donne un exemple. J’ai une collaboratrice qui est en charge de l’identification puis la mise en œuvre d’un programme départemental d’accompagnement des projets innovants des entreprises. En simplifiant les choses, je dirai qu’elle travaille avec une triple casquette, celle de la technopole, son employeur bien sûr, mais aussi celle de la CCI, notre partenaire phare sur ce poste et celle de la Région/Etat, à travers notamment l’ARITT qui pilote cette action collective. Il y a un dialogue permanent, un partage de l’information, une coordination des actions, des décisions collectives, etc. L’effet réseau existe également en amont. Les choix de politiques de développement économique sont concertés, avec parfois la mobilisation de moyens importants. Par exemple, lors de la définition de la SRI (Stratégie Régionale d’Innovation), les régions mobilisent jusqu’à plusieurs centaines d’acteurs pour dégager une cohérence et une convergence entre les différents intervenants. Lorsque l’on examine cette logique de réseau, on est amené à constater de nombreuses imperfections. Mais, il faut tenir compte du contexte réel : nous sommes en train d’inventer une nouvelle gouvernance adaptée à la complexité de la dynamique socioéconomique contemporaine. Alors parfois, on bricole ! Mais on expérimente et on avance !

 

ZM – Mais cela ne résout pas le problème de mon entreprise lambda : comment s’y retrouve-elle ?

FR – C’est vrai que le paysage peut apparaitre comme peu lisible pour les entreprises. Il y a celles qui ne connaissent pas ou ne veulent pas connaître. Il y a celles qui connaissent très bien le système… puis les autres ! Nous avons sans doute des efforts à faire pour résoudre cette question même si nous sommes soucieux, comme beaucoup d’acteurs du développement, de rendre les choses les plus simples possibles pour les entreprises. Mais, là aussi, il me semble nécessaire de resituer le problème dans un ensemble en prenant en compte la croissance exponentielle de la complexité. Vous rappeliez que la notion de technopole s’est concrétisée il y a plus de trente ans. Or, les changements que nous avons connus depuis cette époque sont considérables : prolifération technologique, mondialisation, crise des industries traditionnelles, évolutions politiques également avec le processus de décentralisation, et j’en passe.  Les différents outils d’accompagnement sont à l’image de cette réalité, ce qui est difficilement compatible avec la simplicité ! Je pense que la bonne réponse à votre entreprise lambda repose sur la proximité. Il faut que les entreprises aient des correspondants de confiance, connaissant les problèmes et les enjeux des entreprises et capables de les orienter. Cette intermédiation est indispensable car chaque entreprise est spécifique et les solutions possibles sont trop diversifiées pour être choisies « sur étagère » par des chefs d’entreprises forts occupés par ailleurs. Cette offre d’intermédiation est au cœur du modèle que nous essayons de développer. Et, c’est l’enjeu des services que nous sommes en train de mettre en place.

 

ZM – A côté des intervenants publics ou assimilés, nous avons vu fleurir les clusters depuis la fin des années 90. A partir de 2005, ont émergé les pôles de compétitivité qui sont centrés sur l’innovation et la R&D. Comment la technopole se situe-t-elle par rapport à cette dynamique ?

FR – Contrairement aux différents acteurs de l’accompagnement que j’évoquais précédemment, les pôles de compétitivité et les clusters sont des émanations directes des entreprises qui les composent. Certes, la puissance publique et notamment celle de l’Etat en tant « qu’impulseur » aide à l’initialisation de ces collectifs d’entreprises. D’autres acteurs, comme des labos par exemple, peuvent être membres de ces groupements. Mais, la gouvernance est placée sous l’autorité des entreprises membres, c’est-à-dire avec des objectifs centrés sur l’entreprise. Même s’il y a convergence entre les intérêts des entreprises et ceux du territoire, la nature de l’action change selon que l’on se situe d’un point de vue ou d’un autre. Concernant la technopole d’Orléans, nous avons contribué à l’émergence de plusieurs pôles de compétitivité et à la cristallisation d’un projet de cluster qui a une forte reconnaissance nationale. Ce faisant, nous sommes pleinement dans notre rôle d’incubateur de projets structurants pour le territoire. C’est même l’aspect le plus stratégique de l’action de la technopole. Le pôle de compétitivité DREAM (eau et milieux) a été labellisé en 2010 après une phase d’incubation au sein de la technopole. Le point de départ fut une commande politique partant du constat qu’il y avait une réelle compétence territoriale sur la thématique des milieux. La technopole, avec l’aide de ses partenaires et d’experts extérieurs, a porté intégralement la phase de cristallisation du cluster puis la réponse à l’appel à projet qui a débouché sur la labellisation « pôle de compétitivité ». On voit bien dans ce cas de figure de quelle manière la technopole a initié un projet structurant. Nous avons joué un rôle similaire avec le pôle Nekoé, centré sur l’innovation par les services, qui est aujourd’hui la référence nationale dans ce domaine. Le processus est un peu différent avec, dans le cas de Nekoé, le rôle de leader d’un membre de l’équipe technopole ayant été décisif. Cependant, la nature de la contribution est la même.

 

ZM – Comment la technopole intervient-elle lorsqu’un projet structurant a été mis en place ? Quel rôle joue-t-elle ?

FR – Elle n’intervient pas ! Cette réponse est largement simplificatrice mais elle exprime bien l’essentiel. Notre rôle est d’abord d’être un facilitateur, un catalyseur. Nous n’avons pas vocation à nous impliquer dans le pilotage de projets qui ont atteint un degré de maturité. La Technopole sort du projet et, quelques années après, on a vite oublié qu’elle était à l’initiation de par sa mission territoriale. Un exemple, nous sommes très fiers d’avoir apporté une contribution significative au projet GREENERB@T dans sa candidature à l’appel à projet « Plateforme Mutualisée d’Innovation ». Cela ne débouche pourtant pas sur une implication significative dans la gouvernance de ce projet. Autre exemple, nous travaillons à l’émergence d’un FABLAB actuellement pour le territoire Orléanais. Si nous avons fédéré déjà des partenaires, je suis incapable aujourd’hui de faire un pronostic sur le porteur de cette future opération, ni du rôle Technopolitain.

Orléans Val de Loire Technopole déploie son activité en se fondant sur la philosophie du réseau : contribuer, participer, apporter sa compétence, partager. Nous favorisons les projets à travers tous les moyens à notre disposition. Nous élaborons des propositions de pistes de développement, d’actions structurantes pour le développement du territoire. Nous anticipons en nous efforçant d’avoir un regard prospectif. Mais, nous ne pilotons pas de projets ayant atteint leur vitesse de croisière, ce n’est plus notre objectif.


Pierre Chapignac

qui a écrit 54 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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