L’opposition entre ville et campagne n’est plus le facteur déterminant de l’organisation du territoire. Nous assistons à une hégémonie des logiques métropolitaines et à l’influence grandissante des dynamiques de réseau. De ce fait, le territoire est amené à définir sa stratégie de développement en terme d’insertion dans les flux et les échanges de toutes natures résultant de l’activité humaine.

 

Il fut longtemps convenu que le territoire pouvait être analysé sous l’angle d’une tension entre ville et campagne, entre centre et périphérie. Cette tension est basée sur une force centripède qui tend à aspirer au centre la valeur, la compétence, les classes supérieures et le prestige social alors que la périphérie se structure en cercles concentriques fondés sur un rapport inversement proportionnel entre la distance et le niveau qualitaif du territoire concerné. Ainsi, les activités économiques perdent en valeur au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre et, parfois, gagnent en impacts négatifs, notamment en terme de pollution. Quant aux résidents, ils sont de moins en moins « riches », tant du point de vue des revenus que de leur rôle social. Cette dynamique conduit donc à la désertification pour les parties du territoire les plus lointaines de la ville. Cette vision des dynamiques du territoire n’est pas totalement fausse. Il existe une tendance spontanée à l’hypertrophie du centre et à la dégradation d’une périphérie totalement dédiée aux interêts du noyau central. Cette tendance est d’ailleurs renforcée par les progrès des transports et peut conduire à une logique de trou noir, lorsque la concentration de la matière aboutit à son effondrement sous son propre poids.

 

Cependant, la dynamique du territoire ne peut se réduire à cette polarisation et des tendances opposées viennent complexifier les lignes de forces qui président à l’évolution d’un territoire.

 

L’évolution de l’économie change en effet profondément les règles de structuration du territoire. Dans leur article « Les systèmes métropolitains intégrés » (Territoires 2040 – n°3), Gilles PINSON et Max ROUSSEAU décrivent ainsi le phénomène de métropolisation : « La métropolisation a à voir avec l’émergence d’une économie d’archipel et de flux dans laquelle la fortune des villes tient moins à leur capacité d’exploiter un hinterland riche qu’à leur positionnement dans un système d’échange au long cours, qu’à leur facilité à se positionner en hub de l’économie globalisée. ». Autrement dit, ce qui est déterminant dans l’organisation du territoire, c’est l’intégration dans les flux mondiaux, c’est-à-dire dans les réseaux de connaissance, d’information, financiers, économiques. L’économie de réseau, autre nom pour l’économie d’archipel et de flux, organise le territoire par le maillage à priori sans limite géographique et non plus à travers des frontières plus ou moins marquées.

 

Cette évolution est à mettre en parallèle avec un constat fait par Jacques LEVY et évoqué par les deux auteurs sus-nommés : « Ce qui pour Jacques LEVY différencie les anciennes des nouvelles métropoles réside dans le fait que les premières se fondaient sur une opposition ville/campagne (physique, sociale, fonctionnelle) alors que pour les métropoles contemporaines, nous sommes dans une phase d’achèvement de l’urbain et de disparition de la distinction ville-campagne. C’est ce phénomène que l’on appelle métropolisation. ».  Ainsi, le territoire est métropolitain ou il n’est pas. L’urbain, au sens le plus générique, est la structure de base du territoire et, ce qui fut la campagne devient progressivement une partie de ce tout urbain. Bien sûr, j’exagère le trait jusqu’à l’outrance. Cependant, on ne peut nier l’existence de cette tendance. Cela se voit dans les tentatives multiples de réintroduction du milieu naturel comme de l’agriculture dans la ville. A l’opposé, nous voyons la sanctuarisation des sites naturels à travers les parcs nationaux ou régionaux qui ne sont que le pendant de la métropolisation. Les formes métropolitaines elles-mêmes semblent suivre ce mouvement : « Les métropoles contemporaines sont dilatées, discontinues, polycentriques, pleines de vide, elles se diffusent dans la campagne et l’implantation d’activité est moins contraignante compte tenu des facilités de construction et des solutions apportées en terme de mobilité ».

 

Enfin, on ne peut traiter des nouvelle formes d’organisation du territoire sans aborder deux sujets : le champ des possibles ouverts par le numérique et le développement des formes contemporaines du nomadisme associées à l’expansion de la mobilité. Ne rentrons pas dans le fond de ces sujets pour échapper à de longs développements. Partons simplement de deux évidences. Le Numérique permet de travailler à distance et modifie les règles de la proximité et de l’échange. Les formes de travail, l’organisation générale de l’activité professionnelle, l’infrastructure technique, l’organisation d’espaces de travail nouveaux (tiers-lieux, centres de télétravail), tout cela est l’objet de réflexions, d’expérimentations, parfois de désaccords. Autrement dit, nous sommes en pleine phase d’innovation sociale.  Quant au nouveau nomadisme, il semble en partie relever du principe d’ubiquité. Les individus vivent et travaillent dans plusieurs lieux et n’ont plus de points d’ancrage unique. Ils peuvent avoir plusieurs appartenances territoriales. Ils peuvent alterner les lieux en fonction de leur besoins, mettant à profit la densité urbaine pour son « hyper connexion » et les espaces à dominante naturelle pour des opérations exigeant calme et concentration. Nouveau nomadisme et numérique sont très fortement interdépendants. Même si toute la population n’est pas concernée directement par ces phénomènes, il s’agit bien de tendances lourdes qui effacent progressivement les oppositions traditionnelles entre ville et campagne et qui nourrissent une forte dynamique d’innovation sociale. Car ces deux tendances ne sont pas simplement des facteurs modifiant la répartition de l’activité sur le territoire. Le changement est beaucoup plus profond, modifiant l’activité et le territoire eux-mêmes.

 

Nous constatons donc une convergence de facteurs tendant à effacer l’opposition ville campagne. Et cela nous contraint à penser le territoire avec d’autres paradigmes. Je ne prétends pas ici apporter une définition de ces paradigmes. Je limiterai mon propos à l’évocation d’une rupture à l’œuvre : l’hégémonie de la dynamique de réseau.

 

Tout territoire se bâtit autour de l’avoir (ce qu’il est, ce qui le structure et ce qu’il fait) et de l’échange (l’ensemble de ses relations avec d’autres territoires, les influences, les acculturations). Ces deux réalités se nourrissent mutuellement et cette règle vaut au-delà des territoires. Une personne par exemple est définissable par son être, sa substance ainsi que par ses relations multiples. On peut résumer cela par une formule abrupte : le territoire, comme d’autres réalités humaines, se définit par ses stocks (l’avoir) et pas ses flux (l’échange). Cette dualité est une permanence. Par contre, il existe deux modalités opposées dans la mise en œuvre de cette dualité. Soit l’avoir ou le stock est le facteur déterminant et il va, à ce titre, piloter les flux, induire leurs contenus et leurs destinations. Nous sommes donc dans une situation où les flux sont contrôlés et où le pouvoir et l’influence sont du côté des structures et des institutions. Dans la modalité opposée, les flux s’affirment comme le facteur déterminant. C’est leur qualité, leur diversité et leur puissance qui vont induire la dynamique du territoire et sa capacité à produire des richesses. Autrement dit, c’est la densité des connexions et la capacité à générer en permanence des nouvelles connexions qui vont donner sa vitalité au territoire. In fine, chaque territoire pourra générer des connexions avec d’autres dans la mesure où il apporte une complémentarité, une valeur spécifique que les autres n’ont pas. On peut résumer cela en disant que chaque territoire déploie de fait des relations de service, dans le sens où la dynamique d’un territoire dépend de ce qu’il apporte aux autres territoires, des services effectivement rendus.

 

Ainsi, les territoires entrent dans l’âge du réseau. Cette réalité n’est pas une première historique, comme le montre par exemple le rôle des foires à la fin du Moyen-âge. De plus, cette esquisse est simplificatrice et insuffisante. La réalité est le fruit d’un faisceau de forces beaucoup plus diversifié engendrant une complexité allant bien au-delà de la seule dynamique de réseau décrite ci-dessus. Cependant, le constat empirique (et donc contestable) me conduit à dire que le fait de penser le territoire en terme de nœud de réseau permet de définir des stratégies pertinentes. Ces stratégies se déduisent de trois questions : (1) A partir de quelles spécificités pouvons nous créer de nouvelles connexions avec d’autres territoires ? (2) Comment consolider, renforcer telle ou telle spécificité de manière à développer les connexions existantes et à en générer d’autres ? (3) Comment utiliser les liens existants, issus par exemple de la tradition, du tourisme ou de l’université pour construire des connexions durables ?

 

De plus, ces stratégies sont valables pour des échelles d’espace très différentes. Autrement dit, le système territorial est le fruit d’un empilement de maillages, à l’image des poupées gigognes. L’analyse du positionnement d’un territoire se définit à l’échelle mondiale. On mesure alors son insertion dans les grands flux internationaux. C’est ainsi que l’on a forgé par exemple le concept de ville globale. Mais, cela s’applique aussi à l’espace limité d’une zone d’influence d’un pôle urbain. Les villes moyennes, les bourgs et les villages peuvent être analysés comme les mailles d’une toile organisée autour du pôle central et déployant des complémentarités, des spécificités et des services réciproques. On peut encore réduire l’échelle et appliquer cette approche au niveau des quartiers.

 

Comment cette approche peut-elle se traduire concrètement ? Dans un prochain article dans la lignée de ce que nous avons déjà publié autour de Montpellier, j’esquisserai un « graphe » du réseau ou des réseaux interterritoriaux s’articulant autour de la capitale languedocienne. Je rappelle au lecteur que ma contribution sur le territoire montpelliérain n’est pas le fruit d’une expertise sur le sujet. Faute d’être capable d’apporter des réponses très structurées, je tente d’ouvrir la voie à des axes de réflexion, à des pistes d’analyse. Tout lecteur peut bien sûr faire de même. Quant aux contributions d’experts, j’espère vivement qu’elles viendront éclairer ces interrogations.

 

 

Pierre Chapignac

qui a écrit 93 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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