A l’heure du soft power, du rôle déterminant de l’immatériel et de la globalisation, les métropoles sont à même de déployer une ambition géopolitique. Dans ce cadre, Montpellier dispose d’atouts non négligeables, notamment grâce à sa capacité de production de connaissance. Mais, il existe aussi des points faibles et le cadre géopolitique de la capitale languedocienne reste à définir.

 

Madame Saskia SASSEN définit en substance la ville globale par sa capacité à s’intégrer dans un espace de flux informationnels, humains et de services avancés. La puissance de la ville globale résulte de la production et de la circulation de l’ information financière, médiatique, technologique et scientifique. Si l’on ajoute à cela le fait que cette économiste et sociologue américaine (d’origine néerlandaise) considère qu’il n’y a que vingt à vingt cinq métropoles dans le monde ayant le stature de villes globales, cette notion semble très éloignée de la réalité urbaine de Montpellier, même si le New York Times cite la capitale languedocienne, seule ville française parmi les quarante-cinq sites du monde à visiter en 2012 (1).

 

Pôles d’influences et archipels

Cependant, la logique des villes globales ne peut se réduire à un binaire « tout ou rien ». Le concept de ville globale repose sur une dynamique de réseau, dynamique qui implique un maillage et donc des nœuds de réseaux. La ville globale est donc un grand hub assurant l’interconnexion, la production, la concentration et le dispatching de flux mondiaux relevant de l’information, de la connaissance, de la finance, des ressources humaines, des services, etc. Mais chaque grand hub est lui-même la résultante de nombreux hubs plus limités qui servent de relais. La ville globale est un intégrateur ou un concentrateur de flux à très forte valeur ajoutée. Or, cette fonction n’est possible que parce que des intégrations à plus petites échelles ont été réalisées dans des hubs plus modestes et ou plus spécialisés. Le grand hub ne peut exister que comme pôle central d’une importante « flottille » de hubs plus limités et plus spécialisés, à l’image des navires qui accompagnent le navire amiral. « La métropolisation a à voir avec l’émergence d’une économie d’archipels et de flux dans laquelle la fortune des villes tient moins à leur capacité d’exploiter un hinterland riche qu’à leur positionnement dans un système d’échange au long cours, qu’à leur facilité à se positionner en hub de l’économie globalisée. »(2).

 

La géopolitique des métropoles

La dynamique de réseau qui est désormais la force motrice du développement pose donc l’enjeu majeur pour les pôles urbains : s’insérer de la manière la plus favorable possible dans les flux qui font la puissance et l’influence. Dans cette nouvelle géopolitique des pôles urbains, trois options stratégiques sont possibles pour les pôles de taille moyenne. La première option consiste à se positionner comme contributeur clé pour un pôle urbain plus important. Il s’agit donc d’arrimer le pôle urbain à un puissant navire amiral. On peut imaginer l’intérêt de cette stratégie pour des villes proches de Paris comme Orléans, Reims ou Rouen. La seconde option réside dans le fait de jouer un rôle spécifique et incontournable dans certains flux à très haute valeur ajoutée. Cela s’exprime souvent à travers la recherche de titre de capitale européenne ou de capitale mondiale dans un domaine très pointu. On citera le cas de Cholet qui, prenant appui sur son activité industrielle, a fait le pari de devenir un pôle internationalement reconnu pour l’enfance. On peut également évoqué le cas de Saint Etienne qui se positionne sur le design et l’instrumentation médicale tout en arrimant son destin à celui de l’ancienne capitale des Gaules, cumulant ainsi deux options stratégiques. Enfin, une troisième option se dessine autour de la notion d’archipel de pôles urbains. Aucun des pôles urbains membres d’un archipel ne détient de position suffisamment puissante pour atteindre un statut de grand hub. Cependant les complémentarités entre des pôles proches et bien coordonnés cristallisent des fonctionnalités de grand hub. On citera par exemple la Ruhr (Duisburg, Oberhausen, Bottrop, Mülheim an der Ruhr, Essen, Gelsenkirchen, Bochum, Herne, Hamm, Hagen, Dortmund, …).

 

L’utilisation du terme de géopolitique est en général concentrée sur les relations interétatiques. Cependant, à partir du moment où le devenir des villes est structurellement lié à leur « positionnement dans un système d’échange au long cours » et à leur « facilité à se positionner en hub de l’économie globalisée », il devient parfaitement légitime de parler de géopolitique des villes ou au moins des métropoles. A l’heure du soft power, les facteurs d’influence et les composantes des rapports de forces ne sont plus déterminés par les seules puissances régaliennes de l’Etat. Les pôles urbains peuvent désormais jouer sur leurs ressources propres, notamment immatérielles, pour construire leur positionnement dans le réseau mondial des flux.

 

 

Quelques éléments sur le potentiel géopolitique de Montpellier 

 

Comment identifier le potentiel géopolitique d’un pôle urbain ? Autrement dit, quels sont les points d’appui et les effets de levier que peut utiliser une ville pour renforcer sa position internationale ? A défaut d’apporter une réponse solidement argumentée, jetons un premier regard sur les grands atouts dont dispose l’agglomération montpelliéraine au sein des flux mondiaux déterminants.

 

Le premier atout concerne le positionnement de la ville dans la production de connaissance. Cela se réfère bien sûr en premier lieu à l’outil universitaire dans son ensemble. La recherche, au-delà du strict périmètre universitaire, dispose d’une puissance de feu importante, notamment en agronomie (INRA, CIRAD, etc.) et en santé (SANOFI, INSERM, etc.). On notera également la présence d’un important bureau d’étude spécialisé sur les secteurs télécom, internet et médias, l’IDATE. La production de connaissance induit de multiples formes de connexions aux flux mondiaux : les projets de recherche internationaux, les échanges humains (étudiants, enseignants, chercheurs), l’organisation de rencontres internationales (comme les journées de l’IDATE) et la participation à des rencontres à l’étranger, la présence internationale de certains grands organismes de recherche (le CIRAD est une tête d’un réseau présent dans 90 pays et centré sur les problématiques essentielles de l’agriculture et du développement des pays du sud). Cette puissance dans la production de connaissance est donc un facteur significatif de rayonnement. A l’heure de l’économie de la connaissance, cette « puissance de feu » n’est-elle pas porteuse d’un fort potentiel de développement économique prenant appui notamment sur les réseaux mondiaux liés à la connaissance ? Quelles sont les conditions pour l’épanouissement de ce potentiel ?

 

La présence de grandes entreprises internationales est un second atout majeur pour la capitale languedocienne. J’évoquais à l’instant le centre de R&D de SANOFI qui emploie 1100 personnes. Le centre de benchmark du site IBM  de Montpellier accueille des clients venant de nombreux pays. Parallèlement, des chercheurs et des ingénieurs de Big Blue basés au Millénaire rayonnent dans le monde. DELL Montpellier emploie 950 personnes qui travaillent sur le marché européen. L’impact de ces entreprises sur le positionnement international de Montpellier réside en premier lieu dans le fait que ces établissements s’intègrent dans des projets internationaux et développent des fonctions qui dépassent largement le territoire national. Mais, pour en mesurer la véritable portée, il faut prendre en compte la dynamique systémique qui sous-tend l’activité de ces grandes entreprises. Pour ne prendre que le cas d’IBM, le maillage entre cette entreprise et le territoire est multiforme avec des liens durables avec l’université, l’implication dans les pôles de compétitivité (DERBI est pôle mondial de l’eau), la contribution au projet numérique de la ville de Montpellier. Il y a donc un effet « boule de neige » qui amplifie considérablement l’effet réseau associé aux entreprises internationales.

 

Un troisième atout géopolitique réside dans la dynamique d’innovation. Celle-ci est d’abord incarnée dans les clusters et les pôles de compétitivité. La création récente d’un pôle mondial de l’eau renforce les dynamiques locales (implication d’IBM) tout en impliquant des leaders mondiaux du secteur. L’effet de rayonnement de la constitution d’un tel pôle est proportionnel à la concentration d’entreprises et de laboratoires de recherche. La dynamique d’innovation se caractérise également par l’émergence puis le développement de nombreuses startups. Ces entreprises se fondent par nature sur des stratégies internationales qui sont autant de connexions actives avec l’économie-monde. La dynamique des startups induit également un important brassage humain de compétences à forte valeur ajoutée.

 

Ces trois atouts maîtres sont accompagnés d’autres atouts comme, par exemple, le tourisme d’affaires (Montpellier, troisième ville de congrès française) ou l’attractivité culturelle avec notamment des manifestations de haut niveau. Mais, plus encore que la quantité de facteurs favorables au positionnement international de Montpellier, c’est la synergie entre ces différents facteurs qui joue un rôle essentiel dans le déploiement d’une dynamique porteuse. Les actions des grandes entreprises se combinent avec les projets de recherche. L’enseignement universitaire tisse des liens avec les compétences des entreprises. Des startups se développent dans le sillage de l’université et de la recherche. Si le renforcement de chacun des atouts est indispensable au déploiement d’une véritable ambition internationale, le développement des synergies entre ces différents atouts est tout aussi décisif.

 

Enfin, l’existence d’atouts ne doit pas masquer les faiblesses. Si, dans le champ de la connaissance, Montpellier est en position de force avec un potentiel qui déborde largement le rang général de la ville à l’échelle de l’Europe (3) et du monde, la performance de la capitale languedocienne en matière de finances est très en deçà. Les deux autres flux déterminants, les services et les ressources humaines, méritent un commentaire nuancé. Un effort très important de développement des services a été fait mais pour autant, Montpellier dispose-t-elle d’une offre de services à très haute valeur ajoutée destinée aux entreprises ? L’agglomération est riche de nombreux jeunes talents en lien avec les filières d’enseignement et les entreprises innovantes mais, n’y a-t-il pas un déficit de seniors ?

 

 

Comment penser la géopolitique de Montpellier ?

 

Cette première approche est un simple survol. Elle souffre d’une assise insuffisante. Pour approfondir, il serait nécessaire de préciser la méthode pertinente : quels sont les bons critères pour identifier les réseaux et les flux déterminants ? De plus, il faut appuyer l’analyse sur un solide ensemble de données, ce qui est loin d’être le cas ci-dessus.

 

Pour avoir une vue d’ensemble du potentiel géopolitique de Montpellier, il faudra également répondre à d’autres questions. La première consiste à s’interroger sur les possibilités d’arrimer le destin de la capitale languedocienne à celui d’une grande métropole pouvant prétendre à un statut de ville globale. Trois hypothèses viennent à l’esprit : Barcelone, Marseille et Lyon. Chacune suppose des conditions précises, des contraintes fortes et des implications stratégiques significatives.

 

Nous pouvons également utiliser une autre manière d’aborder la géopolitique de Montpellier à partir de la notion d’archipel de villes. Le nombre significatif de villes à proximité de Montpellier peut-il constituer à terme un archipel de villes acquérant une puissance comparable à celle d’une ville globale ? Quel serait le bon périmètre de cet archipel ? Les vielles rivalités entre voisins peuvent elles être dépassées ?

 

Au-delà de ce premier questionnement stratégique, les champs à explorer pour construire une vision structurée de la géopolitique de Montpellier restent très nombreux.

 

Les articles de Zones Mutantes sur Montpellier

IBM – Big Blue et la surdouée, interview de Jean Francois Pachot directeur d’IBM Montpellier

DELL – Quelles relations entre le site d’un groupe international et son territoire

Montpellier est-elle une ville créative et intelligente ?

Montpellier, portrait d’une ville créative

 

Notes

(1) « Montpellier, une ville attractive qui n’hésite pas à le faire savoir » LE MONDE  28.05.2012

(2) « Les systèmes métropolitains intégrés » (Territoires 2040 – n°3) Gilles PINSON et Max ROUSSEAU, cité dans notre article « la ville, la campagne et les mailles du réseau »

(3) voir le document de la DATAR « les villes européennes, analyse comparative » par Céline ROZENBLAT et Patricia CICILLE publié à la Documentation Française

Pierre Chapignac

qui a écrit 54 articles sur Zones Mutantes.

Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.

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