À propos de l’université d’été « Emploi, compétences et territoires »
Pierre Chapignac -

Le succès de la sixième université d’été « Emploi, compétences et territoires » organisée à Montpellier est un signe de la montée en puissance de la convergence entre territoire et compétences. Elle met en avant une nouvelle vision des compétences, une approche stratégique et proactive du territoire. Elle nous invite à penser le territoire de manière innovante, renouvelée.
Les 4, 5 et 6 juillet 2012, l’université Montpellier 1 a organisé sa sixième université d’été « Emploi, compétences et territoires » (1) sur le thème « Territoires, enjeux économiques et sociaux : quel engagement partagé des acteurs ? ». Les actes de ces rencontres permettront de faire une synthèse solide des idées produites par les échanges, notamment ceux des ateliers du 5 juillet. Cependant, l’existence même de cette rencontre, son thème précis, la participation (2) et la table ronde introductive sont en soit une riche source d’enseignements :
La montée en puissance de la convergence entre territoire et compétences
Cela fait six ans que le thème « Emploi, compétences et territoires » est traité par cette université d’été avec un succès grandissant et un public qui s’élargit au-delà de la région. Cela renforce la validité d’une thèse que nous défendons à Zones Mutantes (3) : les compétences sont un véritable actif immatériel maîtrisé par les territoires. Cet actif est le socle du développement de l’emploi. Il est la base d’une alliance stratégique entre les entreprises grandes (4) ou petites et le territoire. Cette alliance constitue une des lignes de force de l’économie en train d’émerger et les clusters (5)
Une nouvelle vision des compétences
Michel AUTHIER nous a fourni une approche « inversée » des compétences. Au risque de la caricature, je résumerai son intervention autour d’une idée force : chaque personne dispose de compétences qui ne sont pas nécessairement reconnues par les entreprises et les décideurs économiques ni sanctionnées par des diplômes. Or, ces compétences « invisibles » peuvent grandement contribuer à apporter des solutions nouvelles dans un univers de plus en plus complexe et mouvant. Si les compétences définies par les organisations et encadrées par les formations restent indispensables à la dynamique socioéconomique, les compétences « invisibles » devraient pouvoir avoir un rôle bien plus important et générer de la création d’emploi. Il m’apparait que cette approche des compétences porte en germe une nouvelle vision de la place de l’homme dans l’économie et contribue à une véritable révolution du travail. Il serait très intéressant de faire converger les différentes problématiques qui redéfinissent le travail et la nature de la contribution de chacun à la création de la valeur : l’approche de Michel AUTHIER (l’arbre des connaissances), la nouvelle approche du télétravail (cf. le site zevillage.net), les tiers lieux et les espaces de coworking, le crowdsourcing, les nouvelles formes d’activité indépendantes (freelance, autoentrepreneur, …).
Une approche stratégique et proactive du territoire
A travers une intervention très bien structurée et riche d’exemples, Gérard François DUMONT développe une approche « agile » et très dynamique de la stratégie de développement du territoire. Il démontre que chaque territoire est à la fois centre et périphérie et que « le champ de betteraves » peut devenir le point de départ d’une différentiation majeure du territoire (cas du FUTUROSCOPE), etc. In fine, le propos du Président de l’Observatoire International des Territoires se résume à une idée simple mais trop souvent ignorée : le développement du territoire est avant tout le fruit de l’initiative des hommes. Le lien avec les propos de Michel AUTHIER s’impose. Cette capacité d’initiative est fortement corrélée aux compétences présentes sur le territoire et en particulier aux compétences « invisibles ». Cette approche du développement territorial implique une forte propension à inventer de nouvelles solutions à partir de l’équation de base du territoire. Le message de Gérard François DUMONT tend à démontrer que la palette des solutions possibles est quasi inépuisable. Il serait intéressant d’approfondir l’analyse sur la contribution des compétences « invisibles » à cette capacité d’initiative et de définir le périmètre des compétences les plus contributives.
Le Languedoc Roussillon, région réinventée
La notion de territoire est souvent en lien, dans l’imaginaire collectif avec la notion d’héritage. Et, le village, symbole passéiste du territoire est loué par sa dimension immuable. Ces propos sont certes caricaturaux mais, ils reflètent néanmoins un référentiel minoritaire mais persistant, qui « plombe » l’utilisation du concept de territoire et donne des arguments aux tenants du développement « hors sol ». Avec des éléments concrets, des données chiffrées et quelques cartes, Jean-Paul VOLLE fait exploser la vision passéiste du territoire. Il montre que le Languedoc Roussillon est en train de se réinventer en combinant la poussée démographique, la multitude des initiatives et la volonté politique. Il nous conduit aussi à nous interroger sur l’adéquation de notions traditionnelles comme l’activité de production industrielle avec la dynamique nouvelle déployée par cette région. Au-delà de tel ou tel élément d’analyse et du cas régional, Jean-Paul VOLLE nous invite à penser le territoire de manière innovante, renouvelée.
Et les nouvelles formes du travail ?
Pourquoi la question des nouvelles formes du travail n’a-t-elle pas été abordée lors de la séance plénière ? Il est probable que le sujet a été évoqué dans un ou plusieurs ateliers notamment ceux regroupés sur le thème « Mutations économiques et RH ». Mais, la question me parait suffisamment essentielle pour être traitée lors de la définition de la problématique générale de la rencontre. De la même façon qu’il faut développer de nouvelles approches de l’activité industrielle, du développement territorial, des stratégies de développement ou des compétences, il est indispensable de disposer d’un regard neuf sur le travail. Ce sujet est lui-même complexe. Il intègre la question de la place de l’information et des connaissances dans l’activité contemporaine (la majorité des métiers manipulent à titre principal des données), la question des nouveaux espaces et lieux de travail (télétravail, coworking), la place grandissante des facteurs de créativité, l’impératif du mode collaboratif, l’importance des formes d’activités indépendantes, etc. Le travail et plus généralement la forme de l’activité humaine sont en plein bouleversement. Il est donc indispensable d’intégrer cette nouvelle donne pour penser les compétences et les emplois de demain ainsi que le rôle du territoire dans leur développement. Cela est particulièrement vrai pour une région comme le Languedoc Roussillon dont la trajectoire de développement est innovante et peut-être pionnière.
(1) L’université d’été est organisée par la Fondation Université Montpellier 1 ENTREPRENDRE (www.univ-ect.org)
(2) La manifestation de 2012 a compté de l’ordre de 300 inscrits dont un tiers venant d’autres régions. Cela montre que cette manifestation a une attractivité nationale. Mais, à l’inverse, cela démontre que 200 acteurs de la région se sont mobilisés plus de deux jours et ce à la veille des vacances, période ou il y a plein de dossiers à « boucler ». Cela montre la force de la réflexion sur ces thèmes dans la région.
(3) Depuis septembre 2011, ZM a publié quatre articles sur le thème Emploi, compétences et territoires
« La fin du travail : retour à l’esclavage ou conquêtes de libertés nouvelles ? » – 16/12/2011
« Une enquête sur la vision que nous avons du travail » – 01/02/2012
« Les nouvelles formes de l’emploi » - 23/03/2012
« Le nomadisme, symptôme de rupture » – 17/10/2011
(4) On peut se reporter au témoignage de deux grandes entreprises montpelliéraines, DELL et IBM
(5) Le rôle global des clusters, des grappes et des pôles de compétitivité a fait l’objet de plusieurs ateliers (n°4 – Pôles de compétitivité et ressources Humaines sur les territoires ; n°10 – Clusters et grappes dans les dynamiques de solidarité territoriale ; n°11 – Pôles de compétitivité et partenariats).
Pierre Chapignac
qui a écrit 54 articles sur Zones Mutantes.
Pierre Chapignac est spécialisé dans l’analyse stratégique et le déploiement opérationnel des services, des réseaux et des actifs immatériels. Il est le fondateur du média Zones Mutantes consacré au développement socioéconomique territorial.



